Auteur : Cossi Xavier Agbeto, Jacob Gnammou, Aminatou Soulemana
Site de publication : P4H Social Health Protection Network
Type de publication : Rapport
Date de publication : Juin 2025
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L’enquête sur l’état de santé et le recours aux soins des plus de 18 ans (ESRS) est le fruit d’une collaboration entre des universités belges et béninoises. Elle a été menée en 2024 dans trois zones sanitaires au Bénin (Abomey-Calavi / Sô-Ava ; Dassa-Zoumé / Glazoué ; Djougou / Copargo / Ouaké) auprès de 3.150 ménages, répartis dans 208 villages, 33 arrondissements et 7 communes. Cette enquête fournit une photographie détaillée et représentative de la situation sanitaire, économique et sociale des populations enquêtées. Ce rapport présente la synthèse descriptive des résultats de l’ESRS.
Profil des chefs de ménage et des enquêtés :
– 80% des chefs de ménage sont des hommes ; ces chefs de ménages sont majoritairement agriculteurs (46%) ou commerçants/artisans (32%) ; 86% ne disposent d’aucune couverture médicale et 37% vivent dans un ménage polygame.
– 46% des enquêtés n’ont jamais été scolarisés, et 64% ne suivent pas de cours d’alphabétisation.
– 88% travaillent, mais souvent de façon précaire (petits jobs, activités informelles).
– 38% des enquêtés appartiennent au groupe ethnique Fon et 37% aux groupes Yoa-Lokpa. Situation financière et vulnérabilités :
– Revenu moyen des ménages : environ 48.600 FCFA (74 EUR) par mois, avec 45% vivant avec moins de 20.000 FCFA (30,50 EUR) par mois.
– 85% des enquêtés ont consommé des médicaments non prescrits, signe d’automédication fréquente.
– 21% ont souvent manqué de nourriture dans l’année écoulée ; 47% ont parfois manqué de nourriture dans l’année écoulée.
– Seuls 3,8% des ménages déclarent vivre « bien » ; 77% se considèrent comme pauvres ou très pauvres.
État de santé perçu :
– 33% des enquêtés jugent leur état de santé « mauvais » et 23% déclarent avoir une maladie chronique.
– 19% disent être limités dans leurs activités en raison d’un problème de santé.
Principales pathologies déclarées :
– Maladies infectieuses/tropicales (48%).
– Douleurs articulaires (30%).
– Troubles psychiques ou du sommeil (13%).
– Seulement 6% des enquêtés consomment du tabac régulièrement, mais 41% consomment de l’alcool.
Recours aux soins et barrières à l’utilisation des services :
– 44% des enquêtés n’ont effectué aucune consultation médicale au cours des 12 derniers mois.
– 87% financent eux-mêmes leurs soins ; seulement 10% des enquêtés déclarent être couverts par une assurance maladie.
– 55% déclarent avoir renoncé à des soins nécessaires, principalement à cause du coût (44%) ou d’un jugement de moindre gravité (49%).
– Les taux de renoncement sont les plus élevés pour les maladies cardiaques (81%), respiratoires (84%) et les cancers (100%).
Perception des coûts de soins :
– 72% des enquêtés jugent que le coût de leur dernière hospitalisation était élevé.
– 61% trouvent que le coût de l’accouchement était cher.
Assurance-maladie sociale (enrôlement des pauvres extrêmes financé par l’Etat dans le cadre du programme d’Assurance pour le renforcement du capital humain « ARCH ») :
– 9,3% des enquêtés sont bénéficiaires de l’assurance-maladie sociale « ARCH ». Parmi eux :
o 79% ont eu un problème de santé, mais seulement 41% ont utilisé leur carte d’identification pour accéder aux soins.
o 29% déclarent avoir changé de lieu de soins habituel à la suite de l’obtention de la couverture de l’assurance maladie, mais 43% se tournent davantage vers les soins non conventionnels.
o 13% déclarent avoir pu accéder à des soins auxquels ils auraient renoncé auparavant.
o Plus de 50% des bénéficiaires se déclarent insatisfaits de l’accueil ou de la qualité des soins.
Conclusions et recommandations :
L’accès aux soins demeure fortement limité dans les trois zones sanitaires couvertes par l’ESRS, tant pour des raisons financières que logistiques et culturelles. Le renoncement aux soins est massif, y compris pour des affections graves.
La couverture effective de l’assurance-maladie gouvernementale en faveur des pauvres extrêmes reste faible. Celle-ci est souvent mal comprise ou rejetée dans les structures sanitaires, rendant nécessaire de mieux communiquer autour des outils de cette assurance-maladie (notamment la carte attestant de la couverture des bénéficiaires), des droits associés et des conditions d’utilisation. L’enquête suggère également qu’il est impératif de renforcer la qualité perçue et technique des soins dans les formations sanitaires publiques.
Principaux enseignements d l’enquête
- Une vulnérabilité socio économique généralisée
La grande majorité des ménages interrogés vit dans des conditions économiques précaires. Le revenu moyen mensuel des ménages est inférieur à 50.000 FCFA (76 EUR), et près de la moitié des répondants vivent avec moins de 20.000 FCFA (30,50 EUR) par mois.
La sécurité alimentaire est fragile : près de 70% des enquêtés déclarent avoir manqué de nourriture au moins une fois au cours des 12 derniers mois. Cette fragilité se reflète dans le financement des soins : près de 9 personnes sur 10 paient leurs soins directement de leur poche, et les transferts familiaux ne compensent que marginalement l’absence de couverture médicale. L’accès aux soins devient alors un arbitrage difficile entre la survie économique et les besoins de santé.
- Un accès limité, inégal et souvent renoncé aux soins
Bien que les structures sanitaires soient géographiquement accessibles (temps de trajet moyen de 20 minutes à pied), leur fréquentation reste faible. Près de 44% des enquêtés n’ont effectué aucune consultation médicale au cours des 12 derniers mois.
Plus alarmant encore, 55% déclarent avoir renoncé à consulter un professionnel de santé malgré un besoin, en majorité pour des raisons de coût ou parce qu’ils estimaient que la maladie n’était pas grave.
Les données montrent aussi un recours important à l’automédication et aux soins traditionnels ou religieux, souvent en substitution d’un système perçu comme coûteux, distant ou peu accueillant. Le renoncement est particulièrement élevé pour certaines pathologies chroniques ou graves (hypertension, problèmes cardiaques, troubles psychiques), qui nécessitent pourtant un suivi régulier.
- Une faible couverture santé et un usage limité de l’assurance maladie
Le niveau de couverture par une assurance maladie reste marginal : seulement 10% des enquêtés déclarent en bénéficier, et moins de 1,5% des recours aux soins sont effectivement financés par une mutuelle de santé ou l’assurance maladie de l’ARCH.
La majorité des bénéficiaires potentiels de l’assurance maladie ARCH ne l’utilisent pas, souvent par manque d’information, de carte d’identité CEDEAO (ANIP), ou en raison du rejet de la carte dans les structures de santé.
Même parmi les bénéficiaires, l’impact reste limité : un tiers d’entre eux n’ont jamais consulté depuis leur adhésion, et seuls 13% déclarent avoir accédé à des soins auxquels ils auraient auparavant renoncé à cause du coût. De plus, la perception de l’accueil et de la qualité des soins reste médiocre : plus de la moitié des bénéficiaires se déclarent insatisfaits.
Conclusion générale
L’enquête met en lumière un besoin réel d’assurance maladie universelle pour les populations béninoises, et donc confirme la pertinence de la politique gouvernementale de couverture santé universelle.
Toutefois, elle indique également une dissociation nette entre l’existence formelle de mécanismes de protection sociale, comme l’assurance maladie ARCH ou les mutuelles de santé, et leur usage réel par les populations. Il ne suffit pas d’être inscrit ou éligible pour accéder effectivement aux soins : encore faut-il que les autres barrières (administratives, symboliques, relationnelles) soient levées.
Ces résultats appellent à renforcer les dispositifs de sensibilisation, de simplification administrative et de formation des prestataires, pour faire de l’assurance maladie non seulement un droit, mais une réalité concrète et accessible pour tous.
