Dans la chronique de la semaine dernière, consacrée aux attaques coordonnées du 25 avril contre plusieurs villes du Mali, j’appelais à une réponse urgente et complexe régionale et africaine capable de préserver les chances d’un processus politique et diplomatique. Avec comme objectif d’éloigner le spectre des pires scénarios que j’avais identifiés comme celui d’une fragmentation durable du Mali ou celui d’une prise du pouvoir politique par une coalition dominée par les groupes armés dont le JNIM, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, groupe terroriste qui s’est installé dans la société malienne au fil des années.
Cette chronique a provoqué de nombreuses réactions, majoritairement positives mais aussi des commentaires négatifs, voire très hostiles. Il y a celles qui ne méritent pas vraiment qu’on s’y attarde, parce que se limitant à des propos injurieux attaquant mon intégrité intellectuelle, évoquant mes biais supposés, des accointances présumées avec des puissances étrangères, avec la France, avec les ennemis de l’Afrique, etc. Dans le monde des réseaux sociaux, dès lors qu’on exprime des idées sur un sujet, encore davantage un sujet sensible comme la situation au Sahel, il faut savoir s’accommoder de toutes les réactions outrancières.
Dès lors qu’on ne fait pas de la France et de l’Occident le seul ou le principal responsable de toutes les attaques contre le Mali, qu’on n’affirme pas soutenir pleinement et sans réserve le pouvoir malien et qu’on critique des choix politiques qu’il a faits au cours des dernières années au nom de la souveraineté du pays, on est un traître à la cause sahélienne et africaine, un valet de la France et de l’Occident.
Mais il y a aussi les réactions qui émanent de personnes de bonne foi, jeunes et moins jeunes, qui expriment de vifs désaccords avec plus ou moins de délicatesse. Ces réactions sont des messages qu’il me semble important d’écouter, d’entendre, de décrypter, parce qu’elles disent quelque chose sur l’état des opinions publiques sahéliennes, ouest-africaines et même africaines, et parce qu’elles ont et auront des implications politiques, sociales et en fait sécuritaires. Elles ont de bonnes chances d’encourager des choix politiques qui plongeront davantage les pays de la région dans une situation encore plus dramatique, faute d’une conscience claire des réalités géopolitiques, militaires, technologiques, économiques au niveau africain et international.
Ces commentaires montrent une incompréhension manifeste de la différence entre deux postures: celle du commentateur qui veut donner son opinion sur une situation, proposer sa lecture des causes avec plus ou moins de profondeur, identifier et condamner avec verve les responsables, et celle d’un observateur engagé qui est préoccupé avant tout par ce que le présent indique sur les futurs possibles pour un pays, son voisinage et pour toute une région du continent, et qui a cette prétention très humaine de contribuer à l’ensemble des réflexions qui peuvent aider à éviter des lendemains encore plus sombres.
On peut face à la situation actuelle au Mali donner la priorité à la recherche de solutions pour stopper l’engrenage de la guerre, de la violence, des représailles intercommunautaires, du délitement de l’État, des divisions dans la société, en un mot de la décomposition du Mali. Ou on peut considérer que la priorité est la désignation des coupables, l’accusation de pays voisins ou de pays plus éloignés qui soutiendraient ou seraient même les géniteurs des groupes armés. Il faudrait se limiter à un récit simpliste, univoque, faire preuve de solidarité totale avec les généraux au pouvoir et les soutenir dans toutes leurs réponses.
Ces deux postures ont des implications très différentes. L’une mène à des pistes d’action pour arrêter la descente aux enfers. L’autre pave le chemin pour des perspectives encore plus désastreuses pour le Mali, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Mon regard sur le Mali est un regard sur la durée, qui n’oublie pas que chaque année de dégradation de la situation depuis bientôt 15 ans implique plus d’enfants et de jeunes privés d’un encadrement éducatif significatif, plus d’accoutumance à la violence, plus de personnes qui ne pourront qu’avoir une lecture orientée et manichéenne des réalités et des enjeux, plus de personnes qui ne pourront plus écouter des voix appelant à la nuance, à la modération, au respect des faits et de la diversité des opinions. Le regard sur la durée est aussi un regard sur l’extension géographique continue de la menace partout autour du Mali, du Niger et du Burkina Faso.
Sur les dimensions internes comme sur les facteurs externes, et les jeux et intérêts des acteurs extérieurs, notamment la France, les articles, études, rapports écrits par des chercheurs de tous horizons, y compris maliens, sont légion. En 2017, dans un article intitulé « Le spectre de la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest et de la recolonisation du Sahel », j’alertais sur le risque d’un détachement géopolitique progressif du Sahel du reste de l’Afrique de l’Ouest, entretenu par la multiplication d’initiatives extérieures — le G5 Sahel, l’Alliance pour le Sahel, l’opération militaire française Barkhane — qui, loin de renforcer les États, risquaient d’en prolonger la dépendance et la faiblesse.
En septembre 2023, dans un des épisodes du podcast « Ça fait débat avec WATHI », diffusé sur RFI, radio française tout de même, je disais qu’« on devrait par exemple être capable de dire que la France est intervenue au Mali en 2013, certes sur la demande des autorités de Bamako, mais on devrait pouvoir dire aussi que la France a, dès le début, fixé ses propres objectifs et décidé des modalités de son intervention au fil des années. On devrait pouvoir dire que la guerre menée en Libye sous impulsion française a joué un rôle majeur dans la déstabilisation du Mali et de la région, tout en soulignant que la corruption, le laisser-aller et de nombreux autres facteurs internes avaient déjà bien affaibli le Mali… On ne s’en sortira pas au Sahel si on ignore les faits, la réalité des rapports de force, si on pense que les communiqués quotidiens pour dénoncer des conspirateurs intérieurs et extérieurs permettront de juguler la violence terroriste, les tentatives de coups d’État à répétition, les déplacements de populations, l’aggravation de la pauvreté, le sacrifice de l’éducation de milliers d’enfants. L’urgence, c’est d’arrêter partout la machine à produire une hystérie collective. »
L’hystérie se porte toujours bien aujourd’hui. Ce que j’appelais de mes vœux dans la chronique de la semaine dernière, c’est un sursaut pour éviter un effondrement de l’autorité politique et militaire du Mali. Pour éviter un Mali sans État central reconnu, un Mali démembré comme le furent et le sont des pays africains comme la Libye et le Soudan. Le sursaut lucide exige de sortir de la logique d’assimilation de toutes les personnalités maliennes civiles et militaires critiques à l’égard des choix des généraux au pouvoir à des complices du terrorisme, sortir de la logique d’accusation des pays voisins, et de la tentation de la guerre totale contre des ennemis dispersés avec comme seuls partenaires des soldats russes dont la présence ne peut qu’attirer les ennemis géopolitiques globaux de la Russie, à commencer par l’Ukraine et ses soutiens.
Cette logique est dangereuse pour toute l’Afrique de l’Ouest. Ce ne sont ni les Russes, ni les Ukrainiens, ni les Français, ni Européens, ni les Chinois, ni les Turcs, ni les Émiratis, qui paieront le prix fort de la guerre totale sans aucun processus politique interne et sans dialogue avec les voisins ouest-africains et nord-africains. On n’a pas besoin d’aimer passionnément ses voisins pour rechercher des relations apaisées avec eux. Surtout lorsqu’ils ont une formidable capacité de nuisance. Ce n’est pas nécessaire non plus d’humilier des puissances, mêmes les petites. Au mieux ils vont fermer les yeux sur vos adversaires. Au pire, ils vont leur donner un coup de pouce.
Alors ce n’est absolument pas grave s’il faut continuer à se faire copieusement insulter parce qu’on appelle à la lucidité face au spectre d’une catastrophe régionale. La faillite morale consisterait à voir venir, ne rien dire ou de se joindre au groupe déjà bien fourni et populaire des souverainistes panafricains autoproclamés dont le fol amour pour le continent concourt objectivement à son affaiblissement.
