Sur les marchés financiers, la confiance ne se voit pas. Elle ne se touche pas. Rien de palpable. Pourtant, elle peut déplacer des milliards. Et parfois, ces milliards prennent la direction d’un pays auquel peu de gens pensent spontanément lorsqu’on parle de finance internationale. Le Bénin.
En janvier 2025, le pays retourne sur les marchés internationaux. Il émet un Eurobond de 500 millions de dollars. Pour rappel, un eurobond est un emprunt obligataire réalisé auprès d’investisseurs sur les marchés internationaux. La demande des investisseurs atteint environ 3,5 milliards. Sept fois le montant recherché. En parallèle, le Bénin obtient un prêt commercial de 500 millions d’euros, partiellement garanti par la Banque mondiale et l’ATIDI, Agence pour l’assurance du commerce et de l’investissement en Afrique. Au total, les deux opérations lui permettent de mobiliser l’équivalent d’environ un milliard de dollars.
Cette capacité à trouver des financements intervient pourtant à un moment où la dette publique du pays a fortement augmenté. C’est ce qui rend le cas béninois intéressant. Car lorsqu’un investisseur prête à un État, il ne regarde pas uniquement combien celui-ci doit déjà. Il cherche surtout à savoir s’il sera capable de rembourser demain. Et pour cela, plusieurs éléments comptent. La croissance. Les recettes publiques. Le coût des emprunts. Le calendrier des remboursements. Et plus largement, la capacité de l’économie à générer suffisamment de ressources dans les années qui viennent. Sur plusieurs de ces indicateurs, le Bénin a connu des évolutions importantes au cours de la dernière décennie.
Il y a d’abord le port de Cotonou. Sa fonction dépasse largement le marché béninois. Une partie des marchandises qui y arrivent poursuit sa route vers le Niger ou le Burkina Faso. Cotonou sert aussi depuis longtemps de plateforme de réexportation vers le Nigeria, immense marché voisin dont dépend une partie du commerce béninois. Le port alimente ainsi toute une économie autour du transport, de la logistique, du commerce et des recettes douanières.
Ces dernières années, les infrastructures ont été modernisées et une partie des procédures portuaires et douanières a été numérisée. L’enjeu derrière ces transformations est très concret. Un conteneur immobilisé plusieurs jours coûte de l’argent. Un camion bloqué à une frontière aussi. Réduire ces délais permet de faire circuler plus rapidement les marchandises et peut améliorer la compétitivité du corridor béninois.
Cette modernisation intervient dans une économie qui connaît depuis plusieurs années une croissance soutenue. En 2024, le PIB réel du Bénin a progressé de 7,5 %. Pour les créanciers du pays, cette croissance compte. Mais elle ne suffit pas. Car pour rembourser sa dette, l’État doit aussi être capable de transformer une partie de l’activité économique en recettes publiques.
Et c’est probablement l’une des transformations les plus importantes de la période. En 2016, les recettes fiscales représentaient environ 9,2 % du PIB. En 2024, elles atteignent 13,2 %. Quatre points de PIB supplémentaires en huit ans. La digitalisation des administrations fiscales et douanières a participé à cette progression. Pour l’État, davantage de recettes signifie davantage de ressources pour financer ses dépenses, investir et payer les intérêts de sa dette. Mais le niveau reste relativement faible. La Banque mondiale souligne que les recettes fiscales béninoises demeurent inférieures à celles de plusieurs économies comparables. Et environ neuf travailleurs sur dix exercent toujours dans l’économie informelle. Une grande partie de l’activité reste donc difficile à intégrer pleinement dans l’assiette fiscale.
La deuxième transformation concerne la structure même de l’économie. Le Bénin reste fortement associé au coton. Pendant longtemps, une grande partie de cette production quittait le pays avec relativement peu de transformation. Or entre le coton brut et un vêtement vendu, il y a la filature. Le tissage. La teinture. La confection. Et donc des emplois et de la valeur ajoutée. C’est l’un des enjeux de la zone industrielle de Glo-Djigbé. La GDIZ. L’objectif est de transformer davantage sur place le coton, mais aussi le cajou, le soja et d’autres matières premières. Le mouvement est engagé. Mais il est encore trop tôt pour savoir jusqu’où cette stratégie modifiera durablement la structure de l’économie. Il faudra notamment observer sa capacité à créer des emplois productifs, à développer des fournisseurs locaux et à générer des exportations compétitives.
Car le Bénin reste exposé à plusieurs vulnérabilités. Sa géographie en est une. Elle permet au pays de servir de corridor entre la côte et le Sahel. Mais cette dépendance au commerce régional peut aussi se retourner contre lui. Après le coup d’État au Niger en 2023 et la fermeture de la frontière, une partie du trafic de transit a été perturbée. Le nord du pays est également davantage exposé à l’insécurité venue du Sahel. La position géographique qui soutient une partie de l’activité économique constitue donc aussi un risque.
Et cela nous ramène à la dette. En 2026, le FMI a révisé à la hausse les données d’endettement du pays après avoir intégré certains prêts extérieurs rétrocédés à des entreprises publiques. Avec cette nouvelle comptabilisation, la dette de l’administration centrale représentait environ 60,5 % du PIB à la fin de 2024.
Cette révision est importante. Elle montre d’abord qu’analyser une dette publique suppose de regarder ce qui se trouve derrière le ratio affiché. Deux pays peuvent avoir une dette équivalente à 60 % de leur PIB et présenter des risques très différents. Tout dépend du taux auquel ils ont emprunté. De la durée des prêts. De la monnaie dans laquelle ils devront rembourser. Et du moment où arrivent les principales échéances.
Sur ce terrain, le Bénin a mené une politique active de gestion de sa dette. Il a eu recours à des financements concessionnels, c’est-à-dire des prêts accordés à des conditions plus favorables que celles du marché, notamment en matière de taux et de durée de remboursement. Certaines opérations ont également bénéficié de garanties d’institutions internationales. C’est le cas du prêt commercial obtenu en janvier 2025, partiellement garanti par la Banque mondiale et l’ATIDI. Ces garanties réduisent le risque supporté par les prêteurs et peuvent donc améliorer les conditions auxquelles le pays se finance.
Mais emprunter sur les marchés reste coûteux. L’Eurobond émis en janvier 2025 porte initialement un coupon de 8,375 % en dollars. Une opération de couverture permet de ramener son coût à 6,48 % en euros pendant les trois premières années. C’est une donnée essentielle. Parce qu’une dette peut rester soutenable tout en devenant progressivement plus lourde à servir lorsque les taux augmentent.
Le FMI classe aujourd’hui le Bénin en risque modéré de surendettement. Dans son scénario central, la dette reste soutenable. Mais l’institution identifie des vulnérabilités, notamment autour du refinancement extérieur et des entreprises publiques.
Le cas béninois est donc plus contrasté que ne pourrait le laisser penser le succès d’une émission obligataire. La croissance est élevée. Les recettes fiscales ont progressé. La structure de la dette fait l’objet d’une gestion active. Mais la dette a elle-même augmenté. Son service mobilise des ressources budgétaires. L’économie reste très informelle. Et les risques régionaux et sécuritaires se sont renforcés.
Une nouvelle période s’ouvre désormais. Après dix années à la tête du pays, Patrice Talon a quitté le pouvoir en 2026. Même s’il est devenu le président d’une nouvelle institution, le sénat, le 6 août dernier. Son ancien ministre de l’Économie et des Finances, Romuald Wadagni, lui a succédé. La continuité économique paraît d’autant plus plausible que le nouveau président a participé directement à la politique budgétaire et financière de la décennie précédente. Mais les engagements financiers contractés, eux, devront être assumés sur une période bien plus longue qu’un mandat présidentiel.
Et c’est ici que le cas du Bénin rejoint une question beaucoup plus large. Celle de l’endettement en Afrique de l’Ouest. Parce que le Bénin est loin d’être le seul pays de la région à devoir trouver davantage de ressources. Les États doivent financer des infrastructures. L’accès à l’électricité. L’éducation. La santé. L’adaptation climatique. Et désormais des dépenses de sécurité plus importantes dans une partie de la région.
Dans le même temps, le financement extérieur est devenu plus coûteux. Le Ghana a fait défaut sur une partie de sa dette extérieure en 2022. La Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Bénin continuent d’accéder aux marchés internationaux, mais à des conditions qui rappellent que l’argent emprunté aujourd’hui pèsera sur les budgets de demain.
La question pour l’Afrique de l’Ouest n’est donc plus seulement celle du niveau de dette. Elle est de savoir quelle dette les États accumulent. À quel coût. Pour financer quels investissements. Et surtout, si ces investissements permettront de créer suffisamment de croissance et de recettes publiques pour rembourser demain ce qui est emprunté aujourd’hui.
Le Bénin offre pour l’instant une trajectoire où l’endettement a progressé en même temps que plusieurs indicateurs économiques et fiscaux. Mais l’histoire n’est pas terminée. Parce que la véritable mesure d’une politique d’endettement n’apparait pas le jour où les investisseurs prêtent. Elle apparaît plusieurs années plus tard. Lorsque vient le moment de mesurer ce que l’argent emprunté a réellement permis de produire.

