Des nouveau-nés transportés à bout de bras pour les sauver de la noyade dans les eaux de pluie. L’essentiel des équipements médicaux coûteux en radiologie détruits sans doute irrémédiablement. Plusieurs journaux sénégalais ont décrit les dégâts immenses provoqués par la pluie intense le 4 octobre dernier qui s’est abattue sur une partie du territoire national, dont la capitale Dakar et sa périphérie. Les images du très populaire centre de santé Philippe Maguilen Senghor, dont le nom évoque le fils du premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, décédé dans un tragique accident de la circulation, font partie de celles qui auront le plus marqué les esprits au lendemain de ces inondations. Une pluie, une ville à l’arrêt ou presque pendant plusieurs heures. Des cités résidentielles où les voitures flottent dans les eaux sales qui stagnent au lieu de s’écouler…
Alors oui, selon l’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie du Sénégal, cet épisode pluviométrique était exceptionnel par son intensité, avec un cumul de 137,5 mm en 24 heures relevé par la station de Dakar-Yoff, le troisième niveau le plus élevé depuis 45 ans. Le ministre de l’Intérieur a annoncé un bilan provisoire des inondations de cinq morts à Dakar et dans les régions, dont une femme et son enfant de 4 ans, qui ont reçu la visite de compassion du Premier ministre, dans la commune qui ne porte pas bien son nom, les Parcelles Assainies. Le chef du gouvernement Al Aminou Lo l’a reconnu en disant que ce quartier très densément peuplé qui devait avoir été « assaini » depuis plus de quarante ans ne l’était toujours pas. Il a aussi déclaré que « 140 mm, aucun système ne peut gérer cela ».
Ce fut en effet une pluie exceptionnelle. Aucune ville ne reste sèche sous des pluies d’intensité rare. Mais trois semaines plus tôt, mi-septembre, 52 mm tombés en deux heures avaient déjà suffi à noyer des artères incontournables de Dakar. Toutes les catastrophes ne se valent pas. Il y a celles qu’on ne peut pas empêcher. Une pluie d’une extrême intensité, un séisme, une sécheresse prolongée. Aucune partie du monde ne traverse ces épisodes sans dommages. Il y a ensuite celles qu’on peut maîtriser assez bien et en atténuer les dégâts, au prix d’investissements lourds et de longues années. Refaire entièrement un réseau d’assainissement, restructurer des quartiers construits dans des zones de captage ou d’anciens bas-fonds, reloger des milliers de familles. Cela demande plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, une planification sur une ou deux décennies et une continuité que les alternances politiques rendent parfois difficile.
Il y a enfin les catastrophes qu’on peut éviter ou dont on peut limiter considérablement les conséquences sans avoir des moyens extraordinaires, avec ce qu’on a déjà : du personnel, des motopompes et autres équipements d’évacuation, des cartes des points noirs, les zones, les grands axes routiers qui s’inondent systématiquement après une heure de grosse pluie et qui sont connus de tous, des règles écrites qui décrivent ce qui doit être fait, par qui et comment en cas d’alerte météorologique. Ce qui manque alors, ce n’est pas l’argent. C’est la conscience professionnelle, l’organisation, la rigueur, la supervision, la reddition de comptes, le sens de l’intérêt général, et le refus de se résigner.
Le drame, c’est que nous traitons trop souvent la troisième catégorie, celle des drames évitables, comme si elle relevait de la première, celle des catastrophes naturelles exceptionnelles dont les dégâts seraient inévitables. On invoque la fatalité, la volonté divine ou l’ampleur exceptionnelle de la pluie, pour ne pas avoir à répondre de ce qui n’a pas été fait et des différents niveaux de responsabilité. Curer les canaux et les caniveaux avant la saison des pluies. Vérifier que les pompes fonctionnent. Savoir quelles zones s’inondent à chaque grosse pluie et y concentrer les moyens. Disposer d’équipes capables d’intervenir très vite pour aider les populations. Rien de cela ne demande une technologie inaccessible. Cela demande du sérieux, de la constance, et quelqu’un qui réponde du résultat.
Ce constat ne vaut pas que pour Dakar et le Sénégal. Il concerne la plupart des pays africains et renvoie à plusieurs autres sources de drames et de souffrances pour les populations, au-delà des inondations. Les États savent annoncer et concevoir de grands programmes. Ils accordent beaucoup d’attention à la conception, au financement, aux cérémonies de lancement de programmes d’assainissement, aux inaugurations de nouveaux ouvrages. Ils accordent bien moins d’attention à ce qui vient après et qui détermine l’impact ultime des investissements publics : les lignes budgétaires pour l’entretien, le calendrier de maintenance, le contrôle indépendant des travaux d’entretien, la sanction de ceux qui ne font pas leur son travail, des prestataires incompétents. Un ouvrage non entretenu perd vite son utilité. Des infrastructures sans une sensibilisation des populations qui peuvent par leurs comportements en neutraliser l’efficacité ne serviront pas à grand-chose. Des caniveaux curés avant la saison des pluies dans lesquels s’empilent à nouveau en quelques jours une masse de déchets plastiques et autres ne permettront pas d’évacuer les eaux pluviales.
La négligence, le laxisme, une légèreté insupportable, un désintérêt pour la mise en œuvre, pour la part de travail que chacun doit faire au quotidien, pour anticiper, réduire les risques et limiter les conséquences lorsque des accidents ou des catastrophes surviennent, tout cela tue beaucoup dans les pays de la région et du continent. Les défaillances humaines sautent généralement aux yeux : des alertes ignorées, l’entretien différé ou inexistant de routes, de camions, de bus de transport, de bateaux, des surcharges systématiques de passagers, des règles d’urbanisme contournées sans aucune conséquence, les pots-de-vin qui rendent inopérantes toutes les procédures de sécurité, des gilets de sauvetage obligatoires qui n’existent pas, des services de protection civile ou de pompiers qui ne peuvent intervenir que plusieurs heures après les accidents, etc.
Combien de naufrages et de vies perdues par exemple chaque année sur les eaux du fleuve Congo et de ses affluents en République démocratique du Congo, ou sur le lac Tanganika ? Avec des causes parfaitement connues et répétées à chaque drame : surcharge, embarcations non conformes, absence de gilets de sauvetage, navigation nocturne alors qu’elle est interdite. Pendant combien de temps continuera-t-on à refuser de respecter les règles qui partout ailleurs ont permis de limiter drastiquement les accidents les plus meurtriers ? L’Afrique, avec moins de 4 % du parc automobile mondial, enregistre toujours le taux de mortalité routière le plus élevé au monde, avec une moyenne de 19,6 décès pour 100 000 habitants (chiffres 2023-2024 de l’Organisation mondiale de la santé), taux supérieur à la moyenne mondiale de 17,5, et près de trois fois celui de l’Europe (9,3). Le 18 septembre dernier, le jeune cycliste Miguel Masaisai âgé de 23 ans, qui s’était fixé pour mission de pédaler jusqu’à Rabat, au Maroc, pour demander la fin de la guerre en République démocratique du Congo (RDC), et dont le défi était suivi par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux, est mort sur une route du Congo-Brazzaville dans l’accident du taxi qu’il avait dû emprunter pour aller faire réparer son vélo. Une victime de plus de ces accidents mortels qu’on semble considérer comme inévitables.
Alors que les épisodes météorologiques exceptionnels comme des pluies intenses sont appelés à être de moins en moins exceptionnels, du fait des changements climatiques dont l’Afrique paye déjà et va payer de plus en plus un prix disproportionné, la négligence, la désinvolture, la conviction que tout se passera bien alors qu’on refuse de corriger ce qui doit et peut l’être, de faire chacun son travail, de combattre l’incivisme et le mépris des biens publics, relèvent d’une irresponsabilité suicidaire.

