« Idrissa Badini est étudiant en médecine, syndicaliste et militant des droits de l’homme. Il a été enlevé en avril 2025 à Ouagadougou, alors qu’il effectuait son stage à l’hôpital. Aucun motif n’est connu. Cela fait environ 533 jours… Kabirou Diallo est enseignant. Il a été enlevé le 24 décembre 2023 à Ouahigouya. Cela fait 1011 jours que ses élèves et sa famille l’attendent… Mahamadou Diallo est l’imam de la grande mosquée de Lafiabougou, à Bobo-Dioulasso, et enseignant. Il a été enlevé le 28 avril 2023, après avoir prononcé un serment contre les enlèvements. Cela fait 1251 jours… Esther Benjamine Ini Doli est avocate, engagée dans la société civile. Enlevée une première fois le 1er septembre 2025 à Ouagadougou, puis libérée, elle a été enlevée de nouveau le 24 septembre 2026 à la frontière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Gouwindmanegre Flavien Kaboré est commandant de l’armée burkinabè. Il a été enlevé le 7 août 2024 à sa descente d’avion, à Ouagadougou, au retour d’un stage en Russie que le gouvernement avait écourté en le rappelant. Cela fait 784 jours qu’il est séquestré… Arouna Louré est médecin anesthésiste et écrivain. Enlevé une première fois en septembre 2023 à la suite d’une réquisition que la justice avait suspendue, il est libéré le 11 décembre 2023. Le 24 mai 2024, après des prises de position sur les réseaux sociaux, il est enlevé de nouveau. Il est séquestré depuis 859 jours… »
« Guy Hervé Kam est avocat et homme politique. Il a été enlevé le 25 janvier 2024 à Ouahigouya, soupçonné de participation à une tentative présumée de putsch. Cela fait 979 jours qu’un avocat attend, à son tour, d’être présenté à un juge ». Le nom de Guy-Hervé Kam est connu, comme ceux de quelques autres comme le journaliste Serge Oulon ou du sociologue Miphal Lankoandé, secrétaire exécutif du Balai citoyen, mais beaucoup d’autres ne le sont pas du tout. C’est précisément ce qui fait l’originalité de cette liste nominative de 86 personnes publiée sur les réseaux sociaux sous le titre « Les disparus d’Ibrahim Traoré » par des citoyens du Burkina Faso réunis sous la bannière d’un front anti-putsch, à l’occasion du quatrième anniversaire de la prise de pouvoir du capitaine. Les vies de ces disparus, que ces personnes soient des personnalités connues ou des citoyens tout à fait ordinaires, valent-elles quelque chose ?
Les questions difficiles que l’on devrait se poser sont les suivantes : est-ce grave ? est-ce si grave ? Le contexte d’insécurité et de la lutte contre des groupes armés terroristes suffit-il à justifier toutes les atteintes aux droits humains, y compris les tortures et les disparitions forcées des personnes ciblées ou de leurs parents ? Est-ce qu’on peut considérer que ce sont des victimes collatérales acceptables parce que les hommes forts au pouvoir disent qu’ils veulent libérer leur pays de l’impérialisme, du terrorisme, qu’ils sont les seuls authentiques révolutionnaires patriotes et qu’ils peuvent de ce fait décider, sans aucun contre-pouvoir, du sort à réserver à ceux qui leur semblent suspects de patriotisme inexistant ou modéré? Et même en mettant de côté un peu cyniquement l’attachement aux droits humains au nom de circonstances exceptionnelles, quelles sont les chances que des pratiques aussi brutales et hors-la-loi ne fassent pas le lit d’un cycle sans fin de règlements de comptes violents? Est-ce nécessaire de faire disparaître ses compatriotes parce qu’on veut construire des usines de raffinage d’or et parce qu’on veut légitimement promouvoir un développement économique plus endogène ?
Les pratiques, les méthodes, l’étendue des moyens légaux ou illégaux utilisés pour faire taire toute opposition et tout début de contestation des régimes et de leurs orientations varient d’un pays à l’autre du Sahel central, mais le signal donné est le même. Mais les pays de l’AES ne sont pas les seuls concernés par ce démantèlement des espaces de liberté individuelle et collective en Afrique de l’Ouest. La Guinée est un cas très préoccupant avec comme au Burkina Faso, de nombreux cas de disparitions forcées. Le 24 août dernier, six corps d’hommes, ligotés et les yeux bandés, ont été découverts dans une forêt de la préfecture de Forécariah, en Basse-Guinée. L’identité des victimes reste à ce jour inconnue. On imagine l’angoisse des parents des personnes disparues, dont deux figures majeures de la société civile.
Au Togo, on ne peut pas parler d’une tendance nouvelle. Depuis des décennies, ce n’est pas un endroit confortable pour les défenseurs des droits humains et des libertés. Dans son rapport annuel sur la situation des droits humains dans le monde pour l’année 2025, Amnesty International évoque la restriction sévère de la liberté d’expression, la suspension de médias, les restrictions d’accès à Internet, les détentions arbitraires, l’interdiction systématique des manifestations, le recours excessif à la force, etc. En Guinée-Bissau, c’est la chape de plomb sous la férule des chefs militaires au pouvoir qui décideront de la suite de la transition. Au Bénin, donné en exemple pendant deux décennies pour la crédibilité de l’institution gardienne d’une constitution qui sacralisait le respect des droits humains, la situation a significativement changé. L’organisation Reporters sans frontières a dénoncé le 8 octobre dernier les conditions de détention de deux journalistes emprisonnés depuis juillet 2025, Hugues Comlan Sossoukpè et Ali Moumouni.
Au Nigeria, les drames humains ne choquent plus grand monde, qu’ils soient provoqués par la multitude de bandes armées criminelles ou par des forces de sécurité ou apparentées. À Minna, la capitale de l’État du Niger, 37 jeunes travaillant dans des mines d’or artisanales, parmi lesquels figuraient de nombreux adolescents, sont morts alors qu’ils avaient été arrêtés par une agence paramilitaire. Des gardiens ont pulvérisé une substance non identifiée dans leur cellule surpeuplée puis verrouillé les portes et ignoré les appels à l’aide jusqu’à la cascade de décès.
Partout ou presque, à des degrés différents, on se réhabitue à ce que beaucoup de pays africains ont longtemps connu : l’arbitraire des puissants, la disparition des institutions de modération du pouvoir exécutif, la neutralisation du pouvoir judiciaire, l’exposition de tous à la violence légitimée par ceux qui sont censés protéger les populations. Il est encore possible de rebrousser chemin, de mobiliser les opinions publiques largement dominées par les jeunes, qui ne comprennent pas toujours sur ce que signifierait pour eux la généralisation de la loi du plus fort que ce soit au niveau national, régional ou international. L’existence d’une institution comme la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples est précieuse. Basée à Banjul en Gambie, la Commission tient sa 89ème session ordinaire à Dakar du 12 au 21 octobre, offrant un espace de rencontres, d’échanges et de solidarité à des dizaines d’organisations africaines de promotion et de défense des droits humains.
Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur cette Commission, sur la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, sur la Charte, sur les défis et les menaces qui pèsent sur cette architecture conçue par des Africaines et des Africains, je recommande vivement la page dédiée à un projet que WATHI avait mené en 2020, avec des dizaines d’entretiens et de documents sélectionnés sur les institutions africaines de protection des droits humains. Il n’y a pas et il n’y aura pas de parade efficace aux attaques coordonnées sur les libertés fondamentales autre que le refus de la résignation. Disons-le clairement : les droits humains ne sont pas une affaire d’Occidentaux et de « Blancs ». Compte tenu des crimes de masse de ces derniers siècles, les personnes d’ascendance africaine devraient être les défenseurs les plus acharnés de l’égale dignité des vies humaines.

