Depuis quelques jours, la question des mutilations génitales féminines, et plus particulièrement de l’excision, défraie la chronique au Mali. Sur les réseaux sociaux ont circulé des affiches appelant à dire « oui » ou « non » à cette pratique. Les publications se multiplient, les commentaires s’enflamment et, comme souvent sur les plateformes numériques, les positions se radicalisent rapidement.
Mais derrière cette polémique largement virtuelle, il y a une réalité qui ne l’est pas du tout. Il y a des millions de filles et de femmes concernées par une pratique qui consiste, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé, à altérer ou à enlever partiellement ou totalement les organes génitaux externes féminins pour des raisons non médicales. Autrement dit, derrière les débats sur la tradition, la culture ou la religion, il y a d’abord des corps. Des filles, souvent très jeunes, qui subissent une pratique qu’elles n’ont évidemment pas choisie. C’est précisément pour cette raison que le débat mérite mieux que les invectives auxquelles les réseaux sociaux nous ont habitués.
Alors, peut-être faut-il commencer simplement par regarder les faits. La dernière Enquête démographique et de santé du Mali, réalisée en 2023-2024, indique que 89 % des femmes maliennes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision. Chez les filles âgées de 0 à 14 ans, la proportion atteint encore 70 %. Ces chiffres placent le Mali parmi les pays africains où la prévalence des mutilations génitales féminines reste la plus élevée. Et ils montrent surtout que la pratique n’appartient pas seulement au passé. Elle continue de concerner les nouvelles générations. La baisse enregistrée au cours des trois dernières décennies reste limitée. La prévalence était de 94 % en 1995-1996. Elle est aujourd’hui de 89 %. On peut donc difficilement considérer que le problème est en train de disparaître de lui-même.
Mais les mêmes données montrent aussi que l’excision n’est pas pratiquée partout au Mali de la même manière. La prévalence varie fortement selon les régions. Elle atteint 77 % à Mopti, contre 12 % à Tombouctou et seulement 1 % à Gao. Dans plusieurs autres régions, y compris Bamako, elle dépasse 90 %. Ces écarts sont importants. Ils montrent que l’excision n’est pas une sorte de destin culturel uniforme auquel toutes les Maliennes seraient condamnées. Elle varie selon les territoires, les communautés et les normes sociales. Si certaines sociétés maliennes ont pu ne pas adopter cette pratique ou la faire reculer beaucoup plus fortement que d’autres, alors il est difficile de soutenir qu’elle serait une obligation indissociable de l’identité malienne.
Il y a ensuite la question de la santé. Les conséquences de l’excision peuvent être immédiates, mais aussi apparaître beaucoup plus tard.
En avril 2025, des chercheurs de l’Organisation mondiale de la santé et du Programme de reproduction humaine des Nations unies ont publié une étude qui s’appuie sur 78 travaux de recherche portant sur près de 487 000 femmes dans une trentaine de pays. Les résultats montrent que les mutilations génitales féminines multiplient par 2,6 le risque de travail prolongé ou difficile, par 2,2 le risque de déchirures périnéales. Elles augmentent également de 2,2 fois le risque d’hémorragie post-partum et de 2,8 fois celui d’un séjour hospitalier prolongé après l’accouchement.
Mais beaucoup de femmes excisées dans leur enfance ne font pas nécessairement le lien entre certains problèmes rencontrés plus tard et la pratique qu’elles ont subie. C’est aussi l’une des difficultés du débat. Une pratique peut être tellement profondément installée dans une société qu’elle finit par ne plus être interrogée, y compris par celles et ceux qui en subissent les conséquences.
Reste alors la question qui revient constamment dans les discussions : celle de la culture et de la religion.
Pour beaucoup de défenseurs de l’excision, remettre en question la pratique reviendrait à s’attaquer à une tradition ou à accepter l’imposition de valeurs venues de l’extérieur. Mais cet argument mérite d’être interrogé. Toutes les sociétés ont des traditions. Et toutes les traditions évoluent. Des pratiques considérées comme normales à une époque peuvent être progressivement remises en question par les générations suivantes. C’est même ainsi que les sociétés changent. Il n’y a donc rien de spécifiquement africain dans le fait de questionner certaines de ses propres pratiques. Et l’Afrique elle-même ne constitue pas un ensemble culturel uniforme sur cette question. L’excision n’est pratiquée ni partout, ni de la même manière. Des pays voisins du Mali, qui partagent pourtant une partie de son histoire et de ses réalités sociales, ont choisi de l’interdire.
Le Burkina Faso l’a criminalisée en 1996, le Sénégal en 1999 et le Niger en 2003. Cela ne signifie évidemment pas qu’une loi suffit à faire disparaître une pratique profondément ancrée. Car le problème est aussi celui des croyances.
Selon Enquête démographique et de santé du Mal, 66 % des femmes et 53 % des hommes interrogés au Mali pensent que l’excision est exigée par la religion. Et 80 % des femmes ainsi que 72 % des hommes pensent que la pratique doit continuer.
Certains responsables religieux la présentent encore comme une sunna, c’est-à-dire une pratique considérée comme conforme à la tradition du prophète de l’islam. Mais là encore, il serait utile de reconnaître qu’il n’existe pas une seule lecture de la question dans le monde musulman. En 2007, cheikh Ali Gomaa, alors Grand Mufti d’Égypte c’est-à-dire une autorité spécialisée dans l’interprétation du droit islamique a émis une fatwa, un avis juridique religieux, déclarant les mutilations génitales féminines interdites en islam en raison de leurs conséquences physiques et psychologiques. La même année, Al-Azhar, l’une des principales institutions de l’islam sunnite située au Caire, en Égypte a également affirmé que cette pratique n’avait pas de fondement dans les principes essentiels de la charia. En 2010, à l’issue d’un colloque organisé en Mauritanie par le Forum de la pensée islamique et du dialogue des cultures, une trentaine d’oulémas ont décidé à l’unanimité de considérer cette pratique comme illicite.
Pourquoi rappeler ces positions ?
Simplement parce qu’elles montrent que la discussion existe.
On peut être musulman, attaché à sa foi et à ses traditions, et considérer que l’excision n’est pas une obligation religieuse. On peut être profondément attaché à sa culture et considérer que toutes les pratiques héritées du passé ne doivent pas nécessairement être reproduites à l’identique par les générations suivantes.
Il ne devrait donc pas être impossible, au Mali, de parler de ce sujet sans choisir son camp avant même d’avoir commencé à réfléchir. Une société qui peut interroger ses propres certitudes sans se déchirer est une société qui se donne encore la possibilité de progresser.
Pendant ce temps, les filles continuent d’être excisées. Les femmes continuent de vivre avec les conséquences de pratiques qu’elles ont parfois subies des années auparavant. Certaines ne découvrent que beaucoup plus tard, à l’adolescence, pendant une grossesse ou au moment d’un accouchement, les conséquences de ce qui leur a été fait lorsqu’elles étaient enfants.
Les débats passeront. Les invectives finiront par laisser place à une autre polémique. Mais pour celles qui ont déjà subi cette pratique, le temps ne revient pas en arrière.

