«Les propos de la sénatrice Celeste Amarilla sont contraires aux valeurs et principes qui inspirent la coexistence pacifique et le respect de la dignité humaine que promeut notre pays… Ces propos ne représentent en aucun cas la position du gouvernement de la République du Paraguay ni du peuple paraguayen», pouvait-on lire dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères du Paraguay. Quelques jours plus tard, ce fut le tour du Sénat de ce pays enclavé d’Amérique du Sud de 7 millions d’habitants, situé entre l’Argentine, le Brésil et la Bolivie, de désavouer celle qui aura fait une publicité honteuse à sa patrie.
Le 4 juillet 2026, quelques minutes après l’élimination du Paraguay par la France en huitième de finale de la Coupe du monde, la sénatrice Céleste Amarilla, membre du Parti libéral radical authentique, publiait sur le réseau social X une série de messages à caractère raciste visant Kylian Mbappé, capitaine de l’équipe de France : « Cet abruti n’a même pas appris à écrire. Au lieu de téter le lait maternel, il tétait des noix de coco, et les êtres les plus instruits qu’il ait jamais entendus étaient des chimpanzés ». Des propos abjects et grossiers. Lorsque le capitaine des Bleus lui a répondu publiquement, dénonçant son « racisme décomplexé » et la jugeant indigne de sa fonction, la sénatrice, loin de présenter des excuses, l’a à nouveau insulté et menacé de poursuite, se posant en victime de violences basées sur le genre.
Cet épisode très médiatisé n’est pas un simple dérapage individuel qui peut être isolé du contexte politique et social paraguayen et latino-américain. Le racisme vulgaire de la sénatrice ternit l’image d’un pays qui avait pourtant franchi une étape historique en 2022 en adoptant une loi qui établit des mécanismes et des procédures permettant de prévenir et de sanctionner les actes de racisme et de discrimination commis à l’encontre des personnes d’ascendance africaine.
Autre pays d’Amérique du Sud, premier pays hôte et premier vainqueur de la Coupe du monde en 1930, l’Uruguay est un des pays de la région qui présente les meilleures statistiques en matière d’inclusion sociale mais il est loin d’être épargné par le racisme. Des joueurs talentueux de l’équipe de football de l’Uruguay s’étaient aussi distingués tristement par le passé. À l’instar de l’attaquant Luis Suarez, qui avait été sanctionné en 2011 par son club de Liverpool pour une injure raciste visant le joueur Français d’origine africaine Patrice Evra.
La sortie de la sénatrice paraguayenne aujourd’hui célèbre ne fut pas la seule affaire affligeante de racisme de cette coupe du monde 2026. Des supporters argentins se sont aussi distingués par des actes racistes visant notamment le « streamer » IShowSpeed, de son vrai nom Darren Watkins Jr, suivi par plus de 57 millions d’abonnés sur YouTube. Le 4 juillet lors du match entre l’Argentine et le Cabo Verde, il a été victime de comportements indignes de la part de supporters de l’équipe d’Argentine. La FIFA a ouvert une enquête à propos de cet incident. L’Argentine avait déjà beaucoup fait parler d’elle après sa victoire de 2022 contre la France en finale : explosion de commentaires racistes sur l’équipe de France de la part des supporters sur les réseaux sociaux, et reprise par des joueurs argentins des chants insultants et racistes de leurs supporters.
Alors que la majorité des pays d’Amérique latine comptent aujourd’hui des populations afrodescendantes visibles et statistiquement significatives, l’Argentine s’est construite et continue largement de se penser comme le pays le plus blanc d’Amérique du Sud. Comme l’écrit Ewa Grotowska-Delin dans un article intitulé « Les invisibles: l’Argentine noire », « la marginalisation de la présence noire est le fruit d’un discours identitaire des idéologues de la nation argentine en vue d’offrir une perception d’Argentine en tant que pays le plus blanc du continent sud-américain ».
On estime à près de 200 000 le nombre d’Africains déportés et réduits en esclavage sur le territoire argentin entre le seizième et le dix-neuvième siècle, une traite qui a contribué de manière significative à l’enrichissement initial de la colonie espagnole, en particulier de Buenos Aires. Les marchés des esclaves situés dans cette ville ont vu transiter les esclaves de différents territoires africains, repartis ensuite vers d’autres pays d’Amérique Latine. Au début du dix-neuvième siècle, environ trois habitants de Buenos Aires sur dix étaient noirs, et les Afro-Argentins constituaient plus de la moitié de la population dans certaines provinces agricoles.
À l’opposé de l’équipe de football d’Argentine, la Colombie a traditionnellement une majorité de joueurs au teint très foncé. La Colombie compte l’une des plus grandes populations afrodescendantes en Amérique latine, représentant approximativement un quart de la population du pays. Mais l’impression donnée par les sélections nationales colombiennes de football est bien trompeuse. En Colombie aussi, la perception des populations d’origine africaine est celle de citoyens de seconde zone, aux côtés des peuples autochtones amérindiens.
J’étais assez surpris d’apprendre que le racisme était aussi présent et explicite en Colombie, en particulier dans la capitale Bogota, que dans les autres pays de cette région. Un ami diplomate états-unien d’origine africaine en poste à Bogota il y a quelques années fut très désagréablement surpris d’être systématiquement considéré dans des hôtels et même dans l’immeuble où il résidait avec sa famille comme un employé de service. Il lui a fallu à plusieurs reprises prouver qu’il habitait bien dans sa résidence et qu’il était haut fonctionnaire à l’ambassade des Etats-Unis.
En septembre 2022, au cours d’un meeting de l’opposition, une femme, filmée par une journaliste, s’est emportée : « Et ce singe, parce qu’elle a obtenu un million de votes, elle se prend pour la belle du village, pauvre singe. Les singes gouvernent maintenant ! ». La cible était Francia Márques, militante écologiste et féministe, colistière de Gustavo Petro lors de l’élection présidentielle de mai 2022, qu’il a remportée. Francia Márquez est devenue vice-présidente en août 2022, la première femme noire à accéder à un poste aussi élevé dans l’histoire du pays. Elle a fait de la lutte contre le racisme un de ses chevaux de bataille, un racisme qu’elle qualifie de structurel, ancré dans les institutions du pays. Au terme de l’élection présidentielle colombienne des 31 mai et 21 juin derniers, c’est le candidat très à droite, Aberlardo de la Espriella, qui l’emporte face à Iván Cepeda, qui représente le camp du président sortant. Avocat et homme d’affaires, Abelardo de la Espriella avait promis d’étriper la gauche colombienne et déclare prendre pour modèle sur le plan économique le président argentin Javier Milei. Finie sans doute la lutte contre le racisme et les discriminations.
Alors oui les événements sportifs comme la coupe du monde de football rappellent que les voies de l’ignorance et de la bêtise dans lesquelles se logent et se nourrissent toutes les formes et de variantes du racisme sont toujours aussi impénétrables. En 2026, il y a encore un peu partout des êtres humains qui se croient supérieurs à d’autres en raison d’une couleur de peau qu’ils n’ont pas choisie. Il y a aussi ceux qui ne le croient pas vraiment mais qui trouvent dans l’instrumentalisation de la bêtise des avantages politiques et économiques très concrets.
Pour les populations du continent africain, où les personnes au teint marron plus ou moins foncé n’ont pas a priori à s’excuser de leur couleur de peau, même si ce n’est pas tout à fait vrai partout en Afrique, l’exigence de lucidité est essentielle pour leur projection dans le futur, pour l’anticipation des relations à construire avec toutes les parties du monde, y compris les pays du « Sud global » dans sa diversité et ses tendances politiques aussi peu rassurantes que celles des pays européens et des Etats-Unis.
Il faut enfin continuer à construire les ponts entre toutes les forces sociales, politiques et économiques qui résistent dans chacun des pays du monde aux architectes et aux profiteurs de la promotion du racisme, de la xénophobie, de la haine et de tous les plus bas instincts humains. Toutes les formes de racisme, quelles que soient les cibles, noires, blanches, marrons, roses ou jaunes, relèvent d’une ignorance abyssale qu’il faut combattre sans relâche. Tout ceci ne change rien au talent de l’équipe d’Argentine et de Messi, à celui de toutes les équipes du dernier carré de la coupe du monde et à la capacité unique du football mondialisé, même passablement corrompu, à procurer de beaux moments de passion partagée aux quatre coins du monde.

