Le 18 juillet 2026, sur l’axe reliant Anéfis à Gao, au nord du Mali, un convoi des Forces armées maliennes (FAMa) et des paramilitaires russes de l’Africa Corps est tombé dans une embuscade conjointe du « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans » (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA). Plus de cinquante militaires maliens y ont laissé la vie. Des images diffusées ensuite sont glaçantes : au moins dix-neuf soldats maliens désarmés ont été sommairement exécutés par le JNIM dans la zone de Tabrichat. Amnesty International, après analyse des vidéos, a conclu qu’il s’agissait bien de prisonniers hors de combat abattus de sang-froid. Cela correspond à la définition d’un crime de guerre caractérisé au regard du droit international humanitaire. Quelques jours plus tard, le FLA diffusait une vidéo de plus de deux cents militaires maliens prisonniers, capturés depuis la chute de Kidal en avril.
Si ce sont toutes les populations maliennes, burkinabé et nigériennes qui subissent depuis plus d’une décennie le lourd fardeau de l’insécurité, de la violence, de l’instabilité, les militaires sahéliens paient évidemment un prix extrêmement élevé à cette guerre polymorphe sans perspective de fin prochaine. Les armées des pays voisins du Sahel paient aussi un tribut humain de plus en plus élevé, à l’instar du Togo et du Bénin, qui n’avait, jusqu’à ces deux dernières années, jamais perdu des dizaines de soldats en opération.
Alors 14 ans après le début du conflit au Mali, les armées de la région sont-elles davantage en capacité de gagner la guerre contre les différents groupes armés qui mènent des actions spectaculaires coordonnées comme celle du 25 avril dernier au Mali? L’analyse proposée par le politiste kenyan Ken Opalo, professeur associé à l’université de Georgetown, sur les armées sahéliennes tombe à point nommé. L’auteur de l’excellent blog « An Africanist Perspective » que je recommande toujours une nouvelle fois pour la précision de ses données et la finesse de son analyse, n’est pas un spécialiste du Sahel. Son analyse n’en est pas moins stimulante.
Opalo commence par citer un article de la BBC, média public britannique, qui donne des indications sur l’usage croissant des drones au Sahel: « Une organisation de premier plan spécialisée dans le suivi de la violence, l’ACLED, a recensé au moins 69 frappes de drones menées par une branche d’Al-Qaïda au Burkina Faso et au Mali depuis 2023, tandis que deux branches de l’État islamique (EI) en ont mené une vingtaine – principalement au Nigeria, qui lutte contre de nombreux groupes insurgés depuis près de 25 ans. ». Opalo pose alors cette question : comment les armées africaines peuvent-elles s’adapter à l’évolution du paysage technologique et organisationnel des champs de bataille de la région ?
Il fait un détour très intéressant par l’Ukraine. Je préfère le citer directement, certes en traduisant librement ces extraits en français: « Au cours des trois dernières années, il a été intéressant d’observer la réponse technologique de l’Ukraine aux attaques russes. Deux éléments, en particulier, m’ont marqué. Premièrement, Kiev a rapidement mis au point des systèmes de défense contre les drones russes (y compris les très impressionnants Shaheds iraniens). Deuxièmement, l’Ukraine a bouleversé de manière spectaculaire la dynamique du champ de bataille en développant des capacités offensives de drones, tant sur le territoire ukrainien qu’en profondeur sur le territoire russe. Il est important de noter que cette innovation offensive a bénéficié d’une contribution significative des soldats, dans le cadre d’un cycle itératif associant conception, ingénierie, déploiement et retours d’expérience des soldats. Tout cela s’est accompagné d’une implication importante du secteur privé (et d’un financement des membres de l’OTAN) ».
« L’ouverture de l’Ukraine à l’innovation a donné naissance à un impressionnant écosystème de start-ups dans le domaine de la défense : L’Ukraine est passée de sept fabricants de drones avant l’invasion à grande échelle à plus de cinq cents aujourd’hui. Au cours de la même période, le nombre d’entreprises spécialisées dans la guerre électronique est passé de seulement deux à environ deux cents. Aujourd’hui, le pays progresse également vers le développement de ses propres capacités de production de missiles… Cette transformation a été rendue possible par un effort délibéré visant à construire un écosystème d’innovation entièrement nouveau au sein du gouvernement ukrainien. Une grande partie de cet effort a été menée par le ministère de la Transformation numérique… ».
Au Sahel, pendant des décennies, observe Opalo, la protection contre les coups d’État et la répression des opposants politiques ont constitué les principales motivations des innovations organisationnelles et opérationnelles au sein des armées. Cela fait écho aux analyses des experts militaires et civils les plus lucides sur ce qu’étaient les priorités, la structuration, les capacités opérationnelles réelles des forces armées nationales des pays du Sahel et même d’Afrique de l’Ouest plus largement, au début de la crise au Mali en 2012. Je recommande à cet effet le dialogue organisé par WATHI avec le chercheur de l’Institut d’études de sécurité et officier de gendarmerie à la retraite Hassane Koné en novembre 2022. Il est en accès libre sur la page Youtube de WATHI.
Revenons sur l’analyse de l’universitaire kenyan. Ce qui fait une immense différence entre les pays du Sahel et l’Ukraine, explique-t-il, c’est la base économique, industrielle et technologique. Je le cite : « Les États du Sahel ne disposent pas de la base économique, du savoir-faire en ingénierie et du dynamisme du secteur privé nécessaires pour innover rapidement face aux menaces émergentes — même contre des innovations de faible technicité comme la moto ». Il donne quelques chiffres : « Dans ces trois pays, la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière en pourcentage du PIB est inférieure à 10 %… L’ensemble du Mali compte environ 300 ingénieurs-conseils dans les domaines du « génie civil, de l’hydraulique, de l’électricité et de l’urbanisme », note-il en soulignant que les données relatives aux autres disciplines d’ingénierie ne sont pas disponibles pour les trois pays du Sahel mais que le nombre d’ingénieurs y est globalement très faible.
En 2010, les dépenses militaires des trois pays du Sahel central représentaient en moyenne 1,17 % du PIB. En 2024, ce chiffre avait bondi à 3,7 % en moyenne, avec le Burkina Faso (4,7 %), le Mali (4,2 %) et le Niger (2,2 %). En 2025, ces trois pays ont consacré environ 15 % de leur budget national à la défense. L’effort budgétaire est donc immense mais il alimente essentiellement les importations d’équipements militaires et celle d’experts et même de combattants étrangers.
Opalo se pose cette question : « Pourquoi les décideurs politiques consacreraient-ils plus de 15 % des budgets nationaux à une entreprise (la guerre) sans intégrer cet effort budgétaire dans un programme global de construction nationale et de développement ? « En externalisant une part importante de leurs tactiques opérationnelles (par exemple en s’appuyant sur les Russes et d’autres acteurs) et de leurs innovations technologiques (par le biais d’importations), les économies sahéliennes passent à côté d’une occasion d’apprendre à la fois à mener efficacement la guerre et à développer une industrie de l’armement à la hauteur des menaces auxquelles elles sont confrontées. Le fait est que les fabricants d’armes étrangers n’ont guère d’intérêt à concevoir et à développer des équipements adaptés aux conditions et au paysage technologique du Sahel. Cette responsabilité incombe aux armées et aux décideurs politiques sahéliens. »
Il ne faut pas se méprendre sur l’analyse d’Opalo. Il explique clairement que la guerre à elle seule n’apportera pas la sécurité : elle n’est « qu’un moyen d’atteindre un objectif stratégique spécifique, qui doit nécessairement passer par une prise en compte honnête de certaines des revendications politiques des insurgés ainsi que par la fourniture de services comme moyen de conquête intérieure des populations qui se sont retrouvées acculées à soutenir les insurgés. »
Son analyse établit que la partie militaire de la réponse à la grave et interminable crise du Sahel a jusque-là beaucoup manqué de capacité d’innovation et d’imagination. En grande partie parce que les bases économiques et industrielles n’étaient pas et ne sont toujours pas présentes. Et peut-être aussi, et ça c’est moi qui l’ajoute, parce qu’on peut difficilement mobiliser l’intelligence et la créativité collectives de pays qui font face à des défis existentiels lorsqu’on n’écoute personne et que l’on fait taire les voix de tous ceux qui expriment des critiques sur la manière dont les hommes forts du moment mènent la guerre et dirigent leurs États – qui ne se réduisent pas par ailleurs à leurs armées.

