

Meryem Belhoussine
L’intelligence artificielle ouvre des perspectives considérables, mais elle crée aussi de nouveaux espaces d’atteinte aux droits. Pour les femmes, ces transformations ne relèvent pas seulement de l’innovation, elles posent un enjeu de sécurité, de dignité, de participation et de justice.
La révolution numérique, portée par l’intelligence artificielle, redessine les rapports sociaux et transforme profondément la manière dont la violence s’exerce, s’organise et s’amplifie. Longtemps centrée, dans les campagnes de sensibilisation, sur les violences physiques, psychologiques, économiques ou institutionnelles, la lutte contre les violences faites aux femmes doit désormais intégrer une autre réalité : la violence numérique. Celle-ci se déploie dans des espaces que l’on croyait neutres ou protecteurs, notamment là où les femmes s’expriment, travaillent, débattent, créent ou militent. Des outils conçus pour faciliter la communication sont ainsi détournés pour surveiller, humilier, intimider et réduire au silence.
Les « deepfakes » illustrent de manière saisissante cette dérive. En quelques clics, l’intelligence artificielle permet aujourd’hui de fabriquer des images, des vidéos ou des voix crédibles, susceptibles d’être utilisées pour nuire à la réputation, fragiliser une carrière ou exposer publiquement une personne. Une enquête de l’American Sunlight Project a recensé plus de 35 000 contenus « deepfakes » visant principalement des femmes politiques aux États-Unis. Derrière la sophistication technologique, les effets sont très concrets : réputations détruites, fragilisation psychologique, peur permanente d’être exposée à la vindicte numérique et recul de la parole publique des femmes.
La révolution numérique, portée par l’intelligence artificielle, redessine les rapports sociaux et transforme profondément la manière dont la violence s’exerce, s’organise et s’amplifie
Des algorithmes qui reproduisent les inégalités
Cette violence numérique ne constitue pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une réalité plus large et l’intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle apprend à partir de données, de comportements et d’historiques souvent marqués par des stéréotypes de genre. Dans ces conditions, elle risque de reproduire, voire d’amplifier, les inégalités déjà présentes dans la société.
Des travaux de l’AlgorithmWatch ont montré que des systèmes de diffusion publicitaire pouvaient orienter certaines offres d’emploi selon des stéréotypes sexués des annonces pour des postes de chauffeur routier étaient davantage montrées à des hommes, alors que des postes liés à la petite enfance étaient plus souvent présentés à des femmes. Sans consigne explicite, l’algorithme reproduit ce qu’il apprend d’un marché du travail déjà inégalitaire.
Le rapport McKinsey de 2023 souligne que les femmes sont 1,5 fois plus susceptibles que les hommes d’avoir à changer de métier sous l’effet de l’automatisation. Les secteurs les plus exposés – assistance administrative, service à la clientèle, éducation de base comptent déjà une forte présence féminine. Sans politiques correctrices, l’intelligence artificielle risque donc d’accentuer les vulnérabilités économiques plutôt que de les réduire.
Le défi marocain: protéger sans attendre
La question de la protection résonne particulièrement au Maroc. Le pays a enregistré des avancées importantes en matière de promotion des droits des femmes et d’égalité. Mais la transition numérique fait émerger de nouveaux risques : harcèlement en ligne, usurpation d’identité, diffusion non consensuelle d’images, extorsion, menaces ou campagnes coordonnées de dénigrement. Ces violences affectent particulièrement les jeunes femmes, les étudiantes, les journalistes, les militantes et, plus largement, toutes celles dont la parole occupe l’espace public.
Cette violence numérique ne constitue pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une réalité plus large et l’intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle apprend à partir de données, de comportements et d’historiques souvent marqués par des stéréotypes de genre. Dans ces conditions, elle risque de reproduire, voire d’amplifier, les inégalités déjà présentes dans la société
Le danger n’est pas seulement individuel. Lorsqu’une femme se retire d’un débat, renonce à prendre la parole ou s’autocensure par peur d’être attaquée en ligne, c’est aussi la qualité du débat public qui s’en trouve affaiblie. La violence numérique devient alors un frein à la liberté d’expression, à la participation citoyenne et à la présence des femmes dans les espaces de décision.
Réguler, former, inclure
L’intelligence artificielle n’est cependant pas condamnée à devenir un outil d’oppression. Utilisée à bon escient, elle peut contribuer à détecter les discours haineux, repérer les contenus manipulés, signaler plus rapidement les violences en ligne, documenter leur ampleur et soutenir les dispositifs d’écoute et d’accompagnement. Des initiatives portées par l’UNESCO et le Conseil de l’Europe montrent qu’il est possible d’encadrer ces technologies à partir de principes éthiques, inclusifs et attentifs à la dimension de genre.
Encore faut-il qu’une condition essentielle soit remplie pour que la technologie serve réellement l’égalité : les femmes doivent participer pleinement à sa conception, à sa gouvernance et à son évaluation. Renforcer leur présence dans les métiers du numérique, former les jeunes filles aux compétences technologiques, responsabiliser les plateformes, adapter les cadres juridiques et inscrire la question du genre au cœur des politiques numériques constituent désormais des priorités démocratiques.
À l’heure où les algorithmes deviennent capables de produire des images, des voix et même des décisions, protéger les droits des femmes n’est plus seulement un enjeu social c’est un défi numérique, politique et éthique. La violence change de forme, mais elle persiste. Notre réponse, elle aussi, doit changer d’échelle.
Crédit photo : BBC Afrique
Meryem Belhoussine est docteure en Sciences politiques et spécialiste en gouvernance démocratique. Elle travaille à l’intersection de la recherche, de l’action publique et du débat citoyen.
