

Samir Daouda
Le 8 septembre dernier, devant les députés, le Premier ministre sénégalais a fixé un cap : Le pays produira d’ici 2035 la moitié des médicaments qu’il consomme, contre 15 % aujourd’hui. Dans la même déclaration, il annonçait que l’État accompagnerait trois projets d’industriels et réglerait ses arriérés envers MediS, l’ancienne usine Sanofi de Dakar, à l’arrêt depuis 2020.
Personne ne contestera l’objectif. Je voudrais pourtant poser une question que le débat sur la souveraineté pharmaceutique laisse de côté. Ces accords avec les industriels, qui va les négocier, sur quelles bases, et qu’en saura-t-on ?
Le Sénégal n’est pas seul à s’engager dans cette voie. En juillet, le ministre de l’Industrie posait à Rufisque la première pierre d’une usine de 23 milliards de FCFA, en promettant de corriger les distorsions douanières et fiscales qui pénalisent les fabricants locaux. Abidjan, de son côté, a profité de la visite du directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en août pour réaffirmer son ambition de devenir un pôle sanitaire régional.
J’ai passé un peu plus de deux ans aux affaires gouvernementales d’un laboratoire pharmaceutique en France. Ce métier m’a appris que dans le « médicament », les décisions qui comptent se prennent rarement en séance publique. Un prix, un délai d’autorisation, un avantage fiscal se discutent dans des bureaux, entre une administration et une entreprise. Rien d’anormal à cela. Ce qui distingue un pays d’un autre, c’est ce que le public fait ensuite de ces discussions.
Des agences mieux armées, mais pas là où tout se joue…
Il faut d’abord reconnaître le chemin parcouru. En décembre 2024, l’agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique est devenue le premier régulateur d’Afrique francophone à atteindre le niveau de maturité 3 de l’OMS. En juillet, l’agence béninoise du médicament a été évaluée et s’en trouve désormais tout près d’atteindre le niveau de maturité 3. L’autorité ivoirienne prépare le même examen. Et à Kigali, l’Agence africaine du médicament fonctionne depuis la fin 2024, même si 24 États de l’Union africaine (UA) n’ont toujours pas ratifié son traité.
Mais une agence de régulation juge un produit : sa qualité, sa sécurité, son efficacité. Elle ne voit rien de ce qui se passe quand un industriel va chercher auprès d’un ministre une exonération de TVA, ou une place dans les commandes de la centrale d’achat publique. C’est pourtant là, bien plus que dans les dossiers d’autorisation, que va se décider la politique de production locale.
J’ai passé un peu plus de deux ans aux affaires gouvernementales d’un laboratoire pharmaceutique en France. Ce métier m’a appris que dans le « médicament », les décisions qui comptent se prennent rarement en séance publique. Un prix, un délai d’autorisation, un avantage fiscal se discutent dans des bureaux, entre une administration et une entreprise
Le dossier MediS est une illustration. On ne connaît ni le montant des arriérés que l’État s’apprête à régler, ni les engagements demandés en échange. Je ne dis pas que quelque chose cloche. Je constate seulement que personne, hors des parties, n’est en mesure de le savoir.
Un secteur où l’opacité se compte en vies
Dans la plupart des secteurs, un dialogue opaque entre l’État et les entreprises coûte de l’argent public. Dans le médicament, il coûte aussi des vies. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), reprenant une estimation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), attribue aux antipaludiques falsifiés ou de qualité inférieure entre 72 000 et 267 000 décès par an en Afrique subsaharienne.
Le même rapport contient un chiffre qui devrait retenir davantage l’attention. Entre 2013 et 2021, environ 40 % des produits non conformes signalés au Sahel ont été trouvés dans la chaîne d’approvisionnement légale. Les produits détournés venaient souvent de Belgique et de France, ce qui invite d’ailleurs l’Europe à plus de modestie sur le sujet. Le Bénin en a fait l’expérience en 2017 : l’opération qui a permis de saisir plus de 80 tonnes de médicaments en quelques mois a aussi mis en cause plusieurs grossistes agréés, ensuite sanctionnés.
Le problème ne se résume donc pas au vendeur de rue. Il passe aussi par des entreprises qui ont pignon sur rue, des agréments signés par l’administration et des interlocuteurs dans les ministères. Savoir qui rencontre qui, et pour obtenir quoi, devient alors une question de santé publique.
Ce que la France a appris à ses dépens
Je ne présente pas le modèle français comme exemplaire. Il est né d’un scandale. Il a fallu l’affaire du Mediator pour que la loi du 29 décembre 2011 impose une déclaration publique d’intérêts aux experts des agences sanitaires et aux conseillers ministériels, et pour que les entreprises déclarent leurs liens avec les acteurs de santé dans une base publique. La loi Sapin 2 a ajouté en 2016 un répertoire où les laboratoires déclarent leurs démarches auprès des décideurs. Le dispositif est lourd, il a ses angles morts, et il ne vaut que par le contrôle : en 2025, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a fait corriger 85 % des déclarations qu’elle a vérifiées.
Je l’ai pourtant vu fonctionner de l’intérieur, et ce dispositif change une chose essentielle. Une démarche dont on sait qu’elle sera rendue publique se prépare autrement. On arrive avec des chiffres et une note argumentée, pas avec un carnet d’adresses.
L’Afrique de l’Ouest a ici un avantage que la France n’a pas eu : elle peut écrire ces règles avant d’avoir connu son propre Mediator.
Le problème ne se résume donc pas au vendeur de rue. Il passe aussi par des entreprises qui ont pignon sur rue, des agréments signés par l’administration et des interlocuteurs dans les ministères. Savoir qui rencontre qui, et pour obtenir quoi, devient alors une question de santé publique
Par où commencer ?
Nul besoin d’une grande loi sur le lobbying pour avancer. Le médicament se prête bien à un démarrage par secteur, et quatre chantiers me paraissent à portée de main.
D’abord, les conventions signées avec les industriels devraient être publiées au titre de la production locale, en faisant apparaître ce que l’État accorde (exonérations, garanties d’achat, protection aux frontières) et ce qu’il obtient en retour (volumes, prix, emplois, délais). Au Sénégal, la loi sur l’accès à l’information adoptée en 2025 offre déjà une base pour en réclamer la publication.
Ensuite, il faudrait rendre publiques les déclarations d’intérêts de ceux qui siègent dans les commissions d’autorisation de mise sur le marché et dans les comités d’achat des centrales publiques, de la SEN- Pharmacie nationale d’approvisionnement du Sénégal (SEN-PNA) (Dakar) à la Société béninoise pour l’approvisionnement en produit de santé (SoBAPS) (Cotonou).
Il est important que les ministères de la Santé et de l’Industrie tiennent un registre de leurs rendez-vous avec les industriels sur ces dossiers. La vérification de ce registre reviendrait aux autorités anticorruption déjà en place : l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) à Dakar, la Haute Autorité pour la bonne gouvernance à Abidjan, le Haut-Commissariat à la prévention de la corruption à Cotonou.
Enfin, l’Agence africaine du médicament a l’occasion de partir sur de bonnes bases. L’Agence européenne, qui l’appuie, publie depuis des années les déclarations d’intérêts de ses experts. Kigali gagnerait à faire de même dès ses premiers avis.
On me répondra que ces règles feront fuir les investisseurs. Je crois l’inverse. Un industriel sérieux préfère une règle claire à une faveur obtenue en coulisses, qu’un remaniement suffit à remettre en cause. Et ceux que la transparence fait fuir ne sont pas ceux qui bâtiront une industrie durable.
On me dira aussi que ces outils peuvent servir à régler des comptes politiques. Le risque existe dans nos pays, et il serait naïf de l’ignorer. C’est une raison de confier le contrôle à des autorités indépendantes et d’appliquer les mêmes règles à tous, pas de s’en passer.
La souveraineté pharmaceutique se mesurera au nombre d’usines qui tournent. Elle se mesurera aussi à la capacité des États à négocier avec l’industrie sans se laisser dicter les termes. Les conventions se signent maintenant. C’est donc maintenant qu’il faut en fixer les règles.
Crédit photo : actu.rts.sn
Samir Daouda est consultant en affaires publiques à Paris, spécialisé dans les politiques de santé. Il a auparavant travaillé aux affaires gouvernementales d’un laboratoire pharmaceutique et à la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale française. Franco-béninois, il a grandi à Cotonou.

