

Aminata Diaby
Le 9 septembre 2026, la Guinée a franchi une étape inédite dans son histoire diplomatique. Le pays s’est doté, pour la première fois depuis son indépendance en 1958, d’un document-cadre fixant les grandes lignes de sa politique étrangère. Présenté à Conakry par le ministère des Affaires étrangères, de l’Intégration africaine et des Guinéens établis à l’étranger, ce texte marque un tournant majeur en définissant les principales orientations stratégiques et opérationnelles de l’action extérieure du pays.
Jusqu’ici, la conduite des relations extérieures guinéennes reposait sur un ensemble de principes hérités dont le panafricanisme, le non-alignement et la solidarité avec les luttes de libération africaine, sans qu’un texte unique ne les rassemble, ni ne les consacre. Il a donc paru nécessaire à la République de Guinée d’adopter des principes directeurs de la politique étrangère du pays et de la faire connaître de tous, dans un contexte mondial que le Premier ministre, Amadou Oury Bah, a lui-même décrit comme celui d’une « recomposition mondiale ». « Le monde traverse une période de recomposition. Les rapports de puissance se durcissent », a-t-il déclaré au moment du lancement, avant d’ajouter qu’« une nation qui se refonde doit parler au monde avec clarté ».
C’est cette clarté que le nouveau document entend précisément apporter. Structuré en trois grands chapitres, il retrace d’abord l’évolution de la diplomatie guinéenne, avant de décliner onze axes stratégiques censés guider l’action de l’État sur la scène internationale : souveraineté et intégrité territoriale, bon voisinage et intégration africaine, présence dans les organisations internationales, diplomatie économique, protection des guinéens établis à l’étranger, paix et sécurité, diplomatie climatique et environnementale, communication diplomatique, capacités humaines et institutionnelles du corps diplomatique, droits de l’homme et diplomatie culturelle.
Jusqu’ici, la conduite des relations extérieures guinéennes reposait sur un ensemble de principes hérités dont le panafricanisme, le non-alignement et la solidarité avec les luttes de libération africaine, sans qu’un texte unique ne les rassemble, ni ne les consacre
Quelle portée donner à cette nouvelle ligne directrice ? Et surtout, que révèle-t-elle des ambitions internationales de la Guinée ? Trois dimensions apparaissent particulièrement structurantes : l’affirmation d’une souveraineté pleine et entière, la volonté de faire de la diplomatie un levier du développement économique et la traduction progressive de ces orientations dans les relations régionales.
Souveraineté pleine et entière : une orientation dans la continuité historique
Parmi les onze axes définis par le document, qui couvrent un spectre allant de la sécurité à la diplomatie culturelle, en passant par les enjeux climatiques et les droits de l’homme, deux principes occupent une place particulière : la défense de la souveraineté nationale et le refus d’un alignement systématique sur un quelconque bloc de puissance. La non-ingérence dans les affaires intérieures du pays et la primauté de l’intérêt national dans la conduite de la politique extérieure constituent ainsi des éléments centraux de cette nouvelle stratégie extérieure. À cela s’ajoute le principe de « neutralité stratégique » que le Dr Morissanda Kouyaté, ministre des Affaires étrangères, a résumé en ces termes : « La Guinée doit rester ouverte à tous, alignée sur personne et guidée en toutes circonstances par sa souveraineté, ses priorités nationales et l’intérêt supérieur de son peuple ».
Conakry entend ainsi maintenir le dialogue avec l’ensemble de ses partenaires, qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, des pays occidentaux ou encore des États du Golfe. Dans un contexte marqué par une concurrence accrue entre puissances pour renforcer leur influence en Afrique de l’Ouest, cette orientation vise à préserver une marge de manœuvre dans les choix diplomatiques et économiques du pays.
Cette affirmation de la souveraineté n’est toutefois pas née avec l’adoption du document-cadre. Elle s’inscrit dans une ligne politique déjà affirmée par les autorités guinéennes. Le 26 octobre 2021, lors de sa prise de fonction, le ministre des Affaires étrangères déclarait ainsi : « La souveraineté est tout à fait simple : c’est quand nous décidons de décider et quand nous décidons de ne pas décider ». Il ajoutait : « Ne croyons pas que notre sort se trouve ailleurs […] C’est à nous de forger notre vie par nous-mêmes ».
L’approche diplomatique de la Guinée vient donc moins créer un principe nouveau qu’organiser et formaliser une orientation déjà revendiquée par les autorités guinéennes. Son originalité réside davantage dans la volonté d’en faire une véritable boussole pour l’ensemble de l’action extérieure du pays.
La diplomatie économique comme levier
Le deuxième axe structurant de la doctrine traduit une évolution plus nette dans la conception du rôle de la diplomatie : celle-ci doit désormais contribuer directement au développement économique du pays. Présentée comme un outil de projection de la puissance d’un pays sur la scène internationale, la diplomatie guinéenne est appelée à être non seulement politique, mais également « économique, stratégique et résolument orientée vers les résultats », selon le Représentant résident du PNUD en Guinée, Anthony Ohemeng Boamah, présent lors du lancement.
Cette ambition ne peut être dissociée des grands projets structurants portés par le pays, au premier rang desquels figure la vision Simandou 2040. En rapprochant politique étrangère et développement économique, le document-cadre entend faire du réseau diplomatique guinéen un relais de cette stratégie de long terme. Les négociations bilatérales, les accords multilatéraux et les déplacements officiels doivent ainsi pouvoir contribuer à attirer des investissements, favoriser la création d’emplois, faciliter les transferts de compétences et renforcer l’accès aux marchés internationaux.
Cette orientation pose néanmoins une question centrale : comment mesurer concrètement les résultats d’une telle diplomatie économique ? La multiplication des accords et des partenariats ne constituera un indicateur pertinent que si elle se traduit effectivement par des bénéfices économiques durables pour le pays et sa population.
L’approche diplomatique de la Guinée vient donc moins créer un principe nouveau qu’organiser et formaliser une orientation déjà revendiquée par les autorités guinéennes. Son originalité réside davantage dans la volonté d’en faire une véritable boussole pour l’ensemble de l’action extérieure du pays
Pour sa part, le ministre a tenu à ce que les représentations diplomatiques guinéennes soient appelées à contribuer davantage à l’attraction de capitaux et de partenaires étrangers. Il s’agit notamment de faire de l’action diplomatique un levier permettant de transformer les coopérations internationales en opportunités économiques concrètes pour la Guinée.
Une doctrine en plein essor d’opérationnalisation sur le terrain
Certains des principes énoncés dans le document trouvent déjà un écho dans les relations régionales de la Guinée. L’ancrage africain et le renforcement des relations de bon voisinage constituent notamment l’un des premiers terrains d’application de cette nouvelle orientation diplomatique.
Le document-cadre insiste sur le renforcement des relations avec les pays voisins, l’intégration africaine et le panafricanisme. Dans cette perspective, ce dernier prévoit notamment la création prochaine d’un centre national d’analyse des conflits et de médiation, destiné à renforcer les capacités du pays en matière d’anticipation et de prévention des tensions régionales. Cette ambition s’inscrit également dans le sixième axe de la politique étrangère du pays, consacré à la promotion de la paix et de la sécurité internationales, que la Guinée entend contribuer à renforcer à travers son action diplomatique.
La présence à Conakry du vice-président de la Sierra Leone, Dr Mohamed Juldeh Jalloh, lors du lancement du document, offre une illustration concrète de cette diplomatie de bon voisinage. Venu pour une visite officielle de deux jours, il a rencontré le Premier ministre guinéen dans le cadre du renforcement de la coopération entre les deux pays, y compris sur les questions de sécurité frontalière.
Cette orientation régionale permet aussi à la Guinée de se positionner dans un espace ouest-africain marqué par de profondes recompositions. Alors que les relations entre les États de la région et les organisations d’intégration évoluent, la volonté affichée par Conakry de préserver son autonomie tout en renforçant ses relations avec ses voisins constitue l’un des éléments à suivre dans la mise en œuvre de cette politique étrangère, s’inscrivant dans une neutralité revendiquée.
Les prochaines étapes à observer
Les autorités guinéennes présentent elles-mêmes l’adoption de cette ligne directrice comme un point de départ plutôt qu’un aboutissement. Le Premier ministre a ainsi chargé le ministère des Affaires étrangères d’élaborer un plan d’action opérationnel accompagné d’indicateurs de suivi et d’un mécanisme d’évaluation régulier.
La prochaine étape consistera donc à passer des principes aux instruments de mise en œuvre. Il faudra notamment observer la manière dont les onze axes stratégiques seront traduits en actions concrètes, ainsi que les moyens qui leur seront consacrés.
Trois indicateurs pourraient particulièrement permettre d’évaluer cette mise en œuvre : les résultats effectivement obtenus par la diplomatie économique en matière d’investissements et de partenariats, la capacité du réseau diplomatique à porter cette nouvelle orientation et l’évolution des relations de la Guinée avec ses partenaires africains et internationaux.
Le document-cadre ne crée pas, en lui-même, d’obligations juridiques contraignantes. Sa portée dépendra donc largement de sa capacité à devenir un instrument de référence durable pour l’ensemble de l’administration et du réseau diplomatique guinéen.
Plus qu’une rupture avec le passé, cette nouvelle doctrine constitue ainsi une tentative de formalisation et de clarification des ambitions internationales de la Guinée. Reste désormais à savoir si cette nouvelle « boussole pour l’État » permettra de transformer les principes affichés en résultats durables et mesurables pour le pays et sa population.
Crédit photo : gouvernement.gov.gn
Aminata Diaby est étudiante en Master Théorie et pratique du droit international et européen à l’Université Paris Nanterre. Elle dispose d’expériences au sein d’une ambassade et d’une mission permanente auprès des Nations Unies, où elle a notamment travaillé sur des questions liées à la coopération internationale et à la diplomatie multilatérale. Ses centres d’intérêt portent sur les politiques étrangères ouest-africaines, les enjeux de souveraineté et les recompositions géopolitiques régionales.

