

Mouhammad Dieng
Le 1er septembre 2026, les services du FMI et les autorités sénégalaises ont conclu un accord sur un programme d’environ 2,2 milliards de dollars, sur 36 mois, au titre de la Facilité élargie de crédit. Le programme vise la stabilité macroéconomique, la soutenabilité de la dette, davantage de dépenses sociales et une croissance tirée par le secteur privé. Face à l’inquiétude, le Premier ministre a présenté l’opération comme un traitement de la dette, à l’opposé d’une austérité. Il n’y aurait « pas d’ajustement sauvage des années 90 ».
Le silence sur l’emploi
Le débat public s’est cristallisé sur l’énergie, notamment avec les annonces de réduction
« graduelle » des subventions. L’élargissement annoncé des bénéficiaires des bourses de sécurité familiale revient à admettre que l’on s’attend à voir croître le nombre de ménages qui en auront besoin et que les bourses seront utilisées comme substitut aux subventions énergétiques. L’emploi, lui, n’est jamais nommé comme variable d’ajustement, alors qu’il l’est pourtant un sujet essentiel.
Le programme s’ouvre sur un marché du travail déjà fragile. Convoquer les années 90, c’est aussi s’exposer à leur bilan. Le marché du travail est justement l’un des secteurs qui a le plus subi les effets de l’adoption des politiques d’ajustement structurel (pertes d’emplois, réduction des recrutements de l’État, dépression de l’emploi industriel…). Cet instrument n’a pas tenu les promesses de l’ajustement. En effet, ce qu’un pays peut dépenser pour ses enseignants ou ses personnels de santé dépend du cadre macroéconomique convenu avec le FMI. Les plafonds de masse salariale ont limité la capacité de recrutement des États sous programme du FMI et l’investissement dans les secteurs sociaux. Au Ghana, sous le dix-septième programme du FMI, la réduction des recrutements et les plafonds d’emploi ferment l’accès aux emplois formels, notamment aux femmes instruites. L’austérité pèse aussi sur les emplois du secteur privé, à coup de licenciements et de contraction des embauches.
Stabiliser n’est pas employer
L’argument rassurant du gouvernement vacille à la lumière de plusieurs constats, dont l’inexistence d’une chaîne causale entre stabilisation de l’économie et création d’emplois. Au contraire, les expériences nationales montrent que les programmes d’ajustements soutenus par le FMI provoquent la réduction de la part de la masse salariale dans le PIB, la restriction des recrutements, et, en contrepartie, la création d’instruments de soutien à l’auto-emploi (de microfinance notamment).
Le programme s’ouvre sur un marché du travail déjà fragile. Convoquer les années 90, c’est aussi s’exposer à leur bilan. Le marché du travail est justement l’un des secteurs qui a le plus subi les effets de l’adoption des politiques d’ajustement structurel (pertes d’emplois, réduction des recrutements de l’État, dépression de l’emploi industriel…). Cet instrument n’a pas tenu les promesses de l’ajustement
En simplifiant, il s’agit d’un partage des rôles dans lequel l’État comprime ses embauches et l’emploi est renvoyé à l’auto-emploi. Le résultat se lit dans les gels de recrutement malgré des pénuries de personnels, dans les gels salariaux malgré la hausse du coût de la vie et dans des licenciements. Dans sa revue de 2026, le FMI lui-même constate que le chômage des 15-24 ans au Ghana reste obstinément élevé (autour de 30 %), que les conditions sociales y restent difficiles en dépit des mécanismes de protection.
L’austérité comme facteur d’informalité
Dans les années 1980-90, les populations comme les décideurs ont dû improviser des stratégies de contournement. Les options néolibérales promues par les bailleurs ont eu un impact désastreux sur le travail salarié et ont, de ce fait, favorisé l’informel. Le paysage du travail au Sénégal se révèle un « marché fictif » où la création d’emplois ne résulte pas d’une rencontre de l’offre et de la demande, mais d’une profusion d’auto-emploi et d’une action politique menée aussi bien d’en haut que d’en bas. L’informel n’est ainsi pas le résidu d’un marché imparfait mais se forme là où le salariat recule et où l’on doit bien vivre.
Les programmes assortis de conditionnalités du FMI qui comportent des licenciements dans le secteur public accroissent la part de l’économie souterraine, faisant reculer du même coup le poids du secteur formel relativement à l’informel. En d’autres termes plus radicaux, les programmes de réduction de l’emploi public contredisent l’objectif même de réduire l’économie informelle. Une grande part de la littérature récente va dans le même sens, montrant que la participation aux programmes et leurs conditionnalités accroissent la taille de l’économie informelle.
Sans prétendre que la structure actuelle de l’emploi sénégalais (avec l’essentiel des actifs occupés en indépendants) soit le seul produit de l’ajustement des années 80, j’observe en revanche que c’est le terrain sur lequel le nouveau programme va s’appliquer. L’ajustement que l’on présente comme graduel dans son rythme peut s’avérer régressif dans sa composition. Qui en supportera le coût ? Les recrutements publics ? Les salariés ? Les jeunes ? Et, surtout, l’emploi sera-t-il de nouveau la variable qu’on ajuste en silence ?
Une précision d’emblée !
À ce jour, aucune réduction des recrutements publics n’a été annoncée. Il y a même de quoi surprendre. Dans sa déclaration de politique générale du 8 septembre, le Premier ministre a promis un programme spécial de plus de 2500 recrutements d’enseignants d’ici le quatrième trimestre. Ce n’est pas rien, même si, au vu du manque criard d’enseignants dans plusieurs localités, on est tenté de dire que c’est la moindre des choses.
Les programmes assortis de conditionnalités du FMI qui comportent des licenciements dans le secteur public accroissent la part de l’économie souterraine, faisant reculer du même coup le poids du secteur formel relativement à l’informel. En d’autres termes plus radicaux, les programmes de réduction de l’emploi public contredisent l’objectif même de réduire l’économie informelle
Toutefois, l’accord du 1er septembre n’est qu’un accord au niveau des services, encore soumis au conseil d’administration du FMI, et c’est généralement à l’approbation que se dévoile le détail des engagements. S’y ajoute que les recrutements ont été annoncés avec la précision qu’ils respectaient la politique de maîtrise des dépenses. Enfin, l’ajustement n’a pas besoin de licenciements pour peser sur l’emploi : il passe par des effets à retardement (départs à la retraite non remplacés, intégrations retardées, salaires non revalorisés…). L’État continue certes de recruter en 2026 mais, sachant que les programmes ont une mémoire et que la même arithmétique produisant les mêmes arbitrages, recrutera-t-il encore en 2028 ?
Un pays qui a du travail à faire faire
Quel paradoxe qu’un pays avec tant à construire et autant de bras disponibles affiche des taux de chômage et de précarité aussi élevés ! Côté bras, moins de quatre personnes en âge de travailler sur dix occupent un emploi. Plus d’un jeune sur quatre est concerné par le chômage, et un jeune de 15-24 ans sur trois n’est ni en emploi ni en formation. Côté chantiers, le déficit de logements est estimé à 500 000 unités, avec 10 000 à 15 000 de plus chaque année. Il reste 6 471 localités à électrifier. Quatre-vingts pour cent des ressources sanitaires sont concentrées à Dakar. Les abris provisoires, qui dépassaient le quart des salles de classe dans certaines localités, au milieu de la décennie passée, sont toujours à éradiquer. Seuls 60,8 % des ménages disposent d’un assainissement amélioré. Plus du tiers des ménages du quintile le plus pauvre n’a pas accès à une source d’eau améliorée. Sans parler des inondations qui reviennent à chaque hivernage.
Ce sont là des besoins immenses, visibles, à forte intensité de main-d’œuvre, pour l’essentiel à satisfaire avec des matériaux et des compétences disponibles localement. Dans un tel pays, le chômage et le sous-emploi relèvent de choix de politique économique, celui de ne pas mettre en relation ce qui doit être fait et ceux qui peuvent le faire.
Plus d’un jeune sur quatre est concerné par le chômage, et un jeune de 15-24 ans sur trois n’est ni en emploi ni en formation
Dans la logique du gouvernement, l’emploi est un sous-produit de l’investissement, lui-même sous-produit de l’espace budgétaire, lui-même sous-produit de la confiance des marchés et des partenaires. Trois « si » : cette logique fait de la création d’emplois un objectif dérivé de la croissance du tissu productif. Seulement, une économie tirée par l’investissement privé ne garantit pas le plein emploi. C’est à la puissance publique d’offrir un emploi à ceux qui le recherchent sans attendre que la croissance y pourvoie. Il s’agit de passer de « l’emploi si la croissance » à « l’emploi d’abord », d’en faire un droit. Beaucoup s’étonneront d’entendre parler de plein emploi, tant la fatalité de la précarité de masse s’est installée dans les esprits.
Pourtant, plusieurs exemples confortent la perspective d’un État garant de l’emploi, capable d’offrir à chaque citoyen qui le désire une activité utile rémunérée au salaire minimum. La garantie d’emploi a été expérimentée, avec des fortunes diverses, en Inde et en Afrique du Sud. On apprend de ces expériences que la qualité des emplois, leur durée et l’utilité réelle des actifs créés ne vont pas de soi. Dans un pays où le sous-emploi pèse plus que le chômage, ce type d’instrument pourrait être mis sur pied de façon graduelle. Il ciblerait d’abord les régions les plus en retard et la coopération agricole, sans pour autant prétendre remplacer les politiques sociales ou industrielles.
Quand le Premier ministre annonce que l’enveloppe des bourses de sécurité familiale sera doublée et que les économies réalisées sur les subventions énergétiques y seront réorientées, cette mesure peut être lue comme une prise en compte de l’insuffisance des revenus du travail. Parce qu’un transfert ne construit ni classe, ni route. Je ne dis pas qu’il faille s’en priver, un ménage vulnérable ne peut pas attendre que les chantiers démarrent pour « manger ». Mais on est bien en droit de se demander : que finance-t-on pour que les gens reçoivent, et que finance-t-on pour que les gens fassent ?
Les mois qui viennent nous en diront plus sur le contenu du programme une fois approuvé. Il faudra aussi lire la loi de finances 2027 à la loupe et observer si l’élargissement des bourses s’accompagne d’une ambition plus ou moins équivalente du côté du travail. Un pays qui compte autant de déficits infrastructurels et tant de jeunes sans emploi n’a pas un problème de chômage mais un problème d’affectation de ses ressources. Sinon, qu’est-ce qui rend acceptable qu’un pays qui a tant à bâtir laisse ses bras inoccupés ?
Crédit photo : igfm.sn
Mouhammad Dieng est assistant éditorial à la revue indexée Global Africa et doctorant en science politique au Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique-Diasporas (LASPAD-UGB). Ses travaux portent principalement sur les questions d’emploi et sur l’évaluation des politiques publiques, avec un intérêt particulier pour les politiques technologiques et leurs impacts sociétaux.

