

Jean Lucien Kodjani
L’émergence de l’Afrique francophone a longtemps été prophétisée à travers le prisme des mégaprojets d’infrastructures et des industries extractives. Pourtant, malgré un PIB régional (Zone UEMOA) passé de de dollars en un quart de siècle , le constat reste implacable : nos économies demeurent des « passoires » où la valeur ajoutée ne fait que transiter. Si nous voulons colmater ces brèches d’ici 2050 — date à laquelle le continent comptera 2,5 milliards d’habitants selon les Nations Unies — la réponse ne viendra pas d’en haut. Elle réside dans la densification d’un tissu de PME industrielles capables de transformer nos ressources là où elles sont produites. Le défi de notre souveraineté exige de transformer des millions d’entrepreneurs de subsistance en véritables capitaines d’unités de production.
Ce chiffre est devenu le symbole de notre vulnérabilité : l’Afrique dépense actuellement environ de dollars par an en importations alimentaires. En Afrique francophone, cette dépendance est paradoxale : nous n’importons pas des produits complexes, nous importons de la standardisation. Nos marchés sont inondés de riz de Bangkok ou de produits laitiers européens non pas par manque de matière première locale, mais par carence d’unités de conditionnement capables de garantir une sécurité sanitaire constante.
Selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), la valeur ajoutée manufacturière par habitant en Afrique subsaharienne s’élève à 212 dollars (en prix constants de 2015), contre 1 522 dollars dans les pays émergents d’Asie. L’industrialisation ne nécessite pas forcément des technologies de rupture. Elle exige d’abord une révolution du secteur secondaire de proximité. Chaque PME qui installe une ligne de décorticage ou de packaging aux normes ISO est une victoire directe contre la fuite des devises.
Le défi de notre souveraineté exige de transformer des millions d’entrepreneurs de subsistance en véritables capitaines d’unités de production
Passer de la récolte brute au produit fini « prêt à consommer » est le premier palier pour sortir du secteur primaire, qui reste prédominant dans l’économie de plusieurs pays de la zone — représentant entre 20% et 40% du PIB selon les pays — tout en étant le moins rémunérateur. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en levant les barrières tarifaires sur 90% des biens, offre aux PME industrielles l’accès à un marché de 1,3 milliard de consommateurs pesant un PIB combiné de 3,4 billions de dollars. Cependant, la ZLECAf ne sera une réussite que si elle s’accompagne d’une montée en gamme technique.
Le financement par l’actif réel : Réveiller le capital dormant
Le déficit de financement des PME en Afrique subsaharienne s’élève à 331 milliards de dollars, avec 51% des PME formelles partiellement ou totalement contraintes en matière de crédit. Ce déficit est souvent perçu comme une fatalité. C’est une erreur de diagnostic. En réalité, c’est un problème de langage et de structuration du risque. Le système bancaire classique rechigne à financer l’informel (qui représente 90% de l’emploi) car il n’y trouve aucune base de saisie. À l’inverse, l’industrie propose des actifs réels.
Ma proposition est pragmatique : nous devons réorienter l’épargne domestique vers la production. Les réserves des compagnies d’assurances et des caisses de retraite de la zone CIMA (Conférence interafricaine des marchés d’assurances) gèrent des actifs massifs, mais leur exposition au secteur productif privé reste très limitée. En finançant la machine (l’actif productif) plutôt que le simple fonds de roulement, nous sécurisons l’investissement.
Le concept de « capital Patient » prend ici tout son sens. Il s’agit de passer d’un financement du cycle d’exploitation à une ingénierie de l’actif réel. Ma pratique de terrain, notamment lors de la structuration de levées de fonds de 10 millions d’euros en 2025, confirme que la mobilisation de ressources longues est possible dès lors que le projet garantit une réduction de l’exposition aux devises étrangères et une projection sur le marché continental élargi. Si nous créons des fonds de garantie dédiés à l’achat d’équipements, nous transformons l’épargne des Africains — qui finance actuellement la consommation ou la dette publique — en un patrimoine industriel pérenne.
La ville de 2050 : un carnet de commandes à ciel ouvert
L’urbanisation galopante est une opportunité logistique sans précédent. Le pourcentage d’Africains vivant en zones urbaines, qui était d’environ 36% en 2010, devrait atteindre 60% d’ici 2050. D’ici 25 ans, l’Afrique sera son propre meilleur client. Une ville de plusieurs millions d’habitants exprime des besoins colossaux : matériaux de construction, textile et surtout médicaments, dont l’Afrique importe encore 94%.
Ma proposition est pragmatique : nous devons réorienter l’épargne domestique vers la production. Les réserves des compagnies d’assurances et des caisses de retraite de la zone CIMA (Conférence interafricaine des marchés d’assurances) gèrent des actifs massifs, mais leur exposition au secteur productif privé reste très limitée
Plutôt que de courtiser des investissements étrangers volatils, nous devons structurer des « micro-hubs » industriels périurbains. Ces pôles doivent devenir le réceptacle d’une jeunesse formée aux métiers techniques. Le saut technologique est une illusion si nous n’avons pas de techniciens pour maintenir l’outil de production. Redoubler d’efforts signifie ici aligner notre capital humain sur nos besoins de fabrication : produire localement ce que nous consommons massivement.
L’horizon 2050 impose un changement de logiciel. La ZLECAf nous offre l’échelle, mais l’industrie nous donnera la substance. La croissance ne doit plus être mesurée par le volume des échanges, mais par la rétention de la valeur ajoutée. Pour les leaders économiques, l’enjeu est de bâtir l’infrastructure d’une économie résiliente où chaque unité de capital investi contribue à colmater les fuites structurelles de notre système actuel.
L’industrialisation est une discipline de fer. Elle demande de passer de la psychologie du commerçant, qui cherche la marge rapide sur la revente, à celle du fabricant, qui investit dans la précision. Colmater le seau percé exige que nous devenions les architectes de notre propre subsistance. En structurant nos PME et en osant la manufacture, nous cesserons d’être les clients passifs du marché mondial pour devenir les maîtres de notre destinée. L’horizon 2050 ne nous attend pas, il nous appartient de le construire, un atelier après l’autre. La souveraineté de demain se prépare dans les unités de transformation d’aujourd’hui.
Crédit photo : africarenewal.un.org
Fort de plusieurs années d’expérience dans l’industrie financière notamment chez Deloitte, Jean Lucien Kodjani a fondé Afreeka Capital (membre de Afreeka Holding) et a mobilisé près de 10 millions d’euros auprès de la BOAD en 2025 pour des chaînes de valeur agricoles. Il exécute des mandats allant de 10M€ à plus de 100M€ en connectant des projets à fort impact à des capitaux globaux. Son prochain ouvrage, qui paraîtra en 2026 aux Éditions Afroquébec, portera sur la transformation structurelle nécessaire à la souveraineté économique du continent.
