

Bergedor Hadjihou
À l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations de football CAN Maroc 2025, plusieurs contenus critiques, parfois inexacts ou sortis de leur contexte, ont circulé sur les réseaux sociaux et dans certains espaces médiatiques, alimentant des controverses autour de l’organisation et de l’arbitrage. L’épisode du penalty contesté par l’équipe sénégalaise en finale a nourri sur les réseaux sociaux l’idée d’un arbitrage systématiquement favorable au pays hôte. Les analyses et témoignages relayés dans les médias au lendemain de la compétition illustrent l’ampleur des récits critiques et parfois polarisés, ayant accompagné ce rendez-vous sportif.
« Ce qui m’a peiné, c’est l’ensemble des commentaires très culturalistes que l’on a entendus pendant cette CAN, chaque fois qu’il y avait une défaillance du corps arbitral. Il y avait de la suspicion et des phrases toutes faites : “Ça, c’est l’Afrique”, “C’est l’image que l’on veut envoyer de l’Afrique”, “Il y a de la corruption”, ou encore : “La CAN a été pilotée pour offrir une victoire sur un plateau au Maroc.” » Ces propos de l’écrivain et sociologue sénégalais Hadj Souleymane Gassama, alias Elgas, tenus sur Radio France Internationale (RFI) dans l’émission Radio Foot International du 19 janvier 2026, , témoignent, d’une certaine manière, de la désinformation qui a émaillé la compétition.
Une analyse que prolonge le journaliste sportif français Philippe Doucet, le 21 janvier 2026, dans la même émission : « Dès le premier jour de la CAN, le tournoi a été pourri par les réseaux sociaux. Le décalage entre ce que nous avons vécu sur site et ce qui circulait sur les réseaux était abyssal. À chaque information qu’on voyait passer, on se disait : non, ça, c’est faux. C’est factuellement faux ». Il s’interroge alors : « Ces contenus sont produits par qui ? Par des gens qui n’y connaissent rien ? Par des idiots qui veulent mettre le feu ? Ou par de véritables armées numériques qui orientent les débats ? ».
À travers la CAN Maroc 2025, le sport s’est imposé comme un levier de visibilité internationale, mais aussi comme une opportunité pour des acteurs hostiles de diffuser des narratifs biaisés, inexacts ou délibérément orientés, souvent sans lien direct avec l’organisation sportive elle-même. Les infrastructures, la logistique, l’accueil des délégations ou encore la sécurité ont été instrumentalisés pour nourrir des discours dépassants le cadre de la compétition , visant à fragiliser l’image du Royaume et, par extension, sa position dans le dossier du Sahara occidental.
Même si aucun chiffre officiel n’est disponible sur le volume total de fausses informations ayant circulé durant la CAN Maroc 2025, la compétition semble avoir été marquée par un « pic » inédit en matière de désinformation, et cela bien avant l’arrivée des 24 délégations africaines sur le sol marocain. Plus de dix mois avant le coup d’envoi, une vidéo présentée à tort comme un extrait du Journal des sports de France 24 avait largement circulé sur les réseaux sociaux, affirmant que le Maroc allait se voir retirer l’organisation de la CAN 2025. L’information s’est révélée fausse. Il s’agissait d’un « deepfake » largement partagé sur les réseaux sociaux, laissant croire à tort à un retrait de l’organisation de la compétition.
Bien que la diffusion de contenus trompeurs soit souvent motivée par la recherche d’audience et la monétisation sur les plateformes numériques, elle peut aussi répondre à une logique de déstabilisation de la crédibilité du Maroc, pays hôte de la Coupe d’Afrique des nations et futur co-organisateur de la Coupe du monde 2030. Dans ce contexte, certains réseaux peuvent chercher à accréditer l’idée que le Royaume ne serait pas en mesure d’accueillir des événements d’une telle envergure, en amplifiant de manière disproportionnée des difficultés ponctuelles ou des dysfonctionnements mineurs observés lors de ses initiatives.
Même si aucun chiffre officiel n’est disponible sur le volume total de fausses informations ayant circulé durant la CAN Maroc 2025, la compétition semble avoir été marquée par un « pic » inédit en matière de désinformation, et cela bien avant l’arrivée des 24 délégations africaines sur le sol marocain
Un contexte régional marqué par la « circulation stratégique de récits »
Depuis plusieurs années, plusieurs rivalités politiques en Afrique du Nord se déploient également dans l’espace informationnel. Les États concernés investissent dans leur communication stratégique, mobilisant médias officiels, relais numériques et acteurs de la société civile afin de défendre leurs positions et d’influencer les opinions publiques, y compris au-delà de leurs frontières immédiates. Cette instrumentalisation de l’information s’inscrit dans une tendance plus large observée sur le continent africain, où la désinformation est progressivement devenue un outil politique et géopolitique à part entière.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette dynamique. La forte pénétration numérique dans la région, combinée à la sensibilité de certains dossiers diplomatiques, crée un environnement propice à la circulation rapide de contenus biaisés ou trompeurs. Faux comptes, campagnes coordonnées et récits polarisés contribuent à structurer des controverses numériques qui dépassent souvent les faits initiaux. En 2021 déjà, Meta avait supprimé des centaines de comptes liés à des comportements coordonnés non authentiques dans la région, illustrant l’ampleur de ces stratégies d’influence.
Au-delà du seul cas marocain, ces dynamiques illustrent la manière dont les grandes compétitions internationales peuvent devenir des espaces de projection symbolique. Les perceptions sportives y sont parfois influencées par des rivalités politiques préexistantes, transformant des incidents de jeu en objets de débats diplomatiques ou identitaires.
C’est dans cet environnement que s’inscrit également la rivalité entre Rabat et Alger autour de la question du Sahara occidental. Depuis plusieurs années, ce différend s’est progressivement déplacé vers l’espace informationnel. Les deux États mobilisent leurs outils de communication pour défendre leurs positions respectives et influencer les opinions publiques régionales et internationales.
Le Sahara occidental est une vaste zone désertique située au sud du Maroc, ancienne colonie espagnole dont le statut demeure non résolu au regard du droit international. Le territoire est aujourd’hui contrôlé en grande partie par Rabat, tandis que le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, revendique la création d’un État sahraoui indépendant. Le cessez-le-feu négocié sous l’égide de l’ONU en 1991 n’a pas abouti au référendum d’autodétermination initialement prévu, laissant perdurer un différend politique qui se joue désormais autant sur le terrain diplomatique que médiatique.
Dans ce contexte, chaque événement international peut devenir un moment de réactivation des sensibilités régionales. La visite de la ministre française de la Culture, Rachida Dati, au Sahara occidental en février 2025, a ainsi suscité des réactions diplomatiques contrastées, illustrant la dimension symbolique et narrative que peut revêtir ce dossier. Les plateformes numériques amplifient ces séquences, où gestes politiques, interprétations médiatiques et réactions militantes se superposent rapidement.
Ainsi, la CAN 2025 apparaît rétrospectivement non comme l’origine des rivalités régionales, mais comme un révélateur ponctuel d’un environnement informationnel déjà polarisé. Dans un espace médiatique globalisé, le sport peut devenir, parfois malgré lui, un prolongement symbolique de débats politiques plus anciens.
C’est avant tout l’incident du penalty qui a fragilisé l’image du Maroc: Serviette, penalty, erreurs arbitrales etc… et qui a donné l’impression que tout était fait pour que le Maroc gagne la coupe.
Crédit photo: lodj.ma
Bergedor Hadjihou est consultant au sein du think tank WATHI, où il s’intéresse particulièrement aux politiques publiques, à la gouvernance numérique et aux enjeux de sécurité en Afrique de l’Ouest. Journaliste béninois, il est titulaire d’un Master 2 recherche en sciences juridiques et d’une licence professionnelle en journalisme. Il cumule plus de sept années d’expérience dans les médias au Bénin, notamment au quotidien Fraternité et à la télévision Canal3 Bénin, et concentre ses travaux sur les questions sociales, migratoires et de droits humains.
