Auteur : Frédéric Lejeal
Site de publication : iris.org
Type de publication : Article
Date de publication : décembre 2025
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Avec la tentative de renversement du président Patrice Talon, le 7 décembre dernier, le Bénin a renoué avec ses vieux démons militaires. Malgré des putschs en rafale au lendemain de son indépendance, le 1er août 1960, l’ex-Dahomey n’avait subi aucune immixtion ou tentative d’immixtion des militaires dans le champ politique depuis le coup d’État de Mathieu Kérékou, le 26 octobre 1972 suivi, début 1990, d’une retentissante « Conférence nationale des forces vives de la Nation », qui avait ouvert ce pays à une longue stabilité pluraliste et légaliste. Souvent montrée en exemple, cette séquence de « gouvernance démocratique » vient d’être balayée par un quarteron d’officiers.
Scène politique polarisée
Depuis plusieurs mois la scène politique s’est, en effet, fracturée à mesure que se profile la présidentielle du 12 avril 2026. Malgré la non-candidature du président sortant, tout semble avoir été mis en œuvre pour garantir à son dauphin désigné, le ministre de l’Économie et des Finances, Romuald Wadagni, une course en solo sans adversaire sérieux ni obstacle de taille. Deux récentes actualités illustrent cette tentation absolutiste.
Tout d’abord, le rejet par la Commission électorale, le 22 octobre dernier, de la candidature de l’avocat Renaud Agbodjo, candidat du parti Les Démocrates (LD), principale formation d’opposition fondée par Thomas Boni Yayi, prédécesseur et ennemi juré de Patrice Talon, au pouvoir de 2006 à 2016. Cette décision a provoqué une radicalisation progressive du paysage politique. Loin d’être une coïncidence, Chabi Yayi, le fils de l’ex-président encarté LD, a été arrêté dans la matinée du 14 décembre avant d’être libéré en attendant une convocation à la suite des investigations post-putsch. Grand argentier du pays depuis 2016, Romuald Wadagni devrait donc essentiellement affronter l’opposant modéré, et sans trop d’envergure, Paul Hounkpè des Forces Cauris pour un Bénin émergent (FCBE).
Menaces sous-régionales
À ces tensions internes s’ajoute une situation sécuritaire critique face à l’activisme des groupes djihadistes (Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique et État islamique au Grand Sahara) dans le septentrion mais aussi, désormais, dans le centre du pays avec l’émergence du groupe nigérian Mahmuda, auteur d’incursions répétées dans le département du Borgou (centre-est). Malgré des dépenses militaires en hausse et des initiatives se voulant novatrices comme l’Opération Mirador, qui entend contenir l’avancée djihadiste par l’implication des populations locales, les Forces armées béninoises (FAB) peinent à freiner ces groupes violents dont l’objectif vise à rallier le front de mer. Une poussée vers le littoral qualifiée de « stratégie délibérée » par l’ONN Acled, dans un récent rapport.
Après la région du Liptako-Gourma partagée entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, un nouvel espace de confrontation djihadiste se forme actuellement à la frontière entre le Bénin, le Niger et le Nigeria. « Les répercussions de l’instabilité régionale s’observent dans les États voisins du Bénin et du Togo, où l’avancée des opérations du JNIM constitue une expansion stratégique plus qu’un simple débordement», précise Acled.
Le risque d’un basculement du Bénin était d’autant plus patent que le régime prorusse et antioccidental du Niger a également joué sa partition en multipliant les attaques et la délégitimation de Patrice Talon au cours des derniers mois. Le chef de la junte, Abdourahamane Tiani, accusant même son voisin d’accueillir des bases françaises pour le renverser. En cas de réussite, la tentative de putsch du 7 décembre aurait non seulement permis à Niamey de s’attirer un allié avec un accès plus simple au Port de Cotonou, son hub naturel, mais aussi permis à l’Alliance des États du Sahel (AES), dont les trois pays membres ont claqué la porte de la Cédéao, d’étendre leur sphère d’influence par le ralliement d’un nouveau pays à leur cause.
À ces tensions internes s’ajoute une situation sécuritaire critique face à l’activisme des groupes djihadistes (Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique et État islamique au Grand Sahara) dans le septentrion mais aussi, désormais, dans le centre du pays avec l’émergence du groupe nigérian Mahmuda, auteur d’incursions répétées dans le département du Borgou (centre-est)
Si la collusion des mutins avec le Niger n’est pas encore définitivement établie, l’émission d’un mandat d’arrêt, le 14 décembre, contre « l’influenceur » prorusse d’origine béninoise, Stellio Gilles Robert Capo Chichi alias Kemi Seba, confirmerait cependant le jeu trouble de Niamey. Nommé conseiller « spécial » d’Abdourahamane Tiani en 2024, ce fer de lance d’une vendetta anti-Talon s’est empressé de saluer le putsch sur ses comptes/réseaux sociaux. En outre, Niamey aurait été informée de cette opération en amont, allant même jusqu’à apporter son aide aux mutins, selon le média Jeune Afrique.
Lâcher Rajoelina, sauver Talon
Après avoir été chassé du Sahel, Cotonou reste pour l’Élysée un point d’ancrage solide dans la région alors que le Togo vient, à son tour, de céder aux sirènes moscovites en signant un accord militaire historique, mi-novembre. Un accord offrant notamment aux navires russes la possibilité de mouiller comme bon leur semble dans le port de Lomé. D’où la volonté d’Emmanuel Macron de s’immiscer dans cette actualité pour mieux contenir l’extension de régimes proches du Kremlin, quitte à brouiller définitivement la politique de la France en Afrique et la doctrine de Paris sur ce continent.
Cette célérité à sauver la démocratie imparfaite du Bénin tranche, en effet, assez nettement avec l’offre de services faite par la France à Mickaël Randrianirina, nouvel homme fort de Madagascar après le renversement du président Andry Rajoelina, afin d’« accompagner la transition » après ce coup d’État sur la Grande Île.
