« Les défis de l’Enseignement supérieur au Sénégal : Regard sur l’Agenda national de transformation de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation », était le thème de la conférence publique, organisée le 04 février 2026 par WATHI, en partenariat avec le Laboratoire des Études Sociales de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) de l’Université Cheikh Anta Diop, et le soutien de l’Ambassade d’Irlande au Sénégal.
Cette activité s’est tenue dans un contexte marqué par une instabilité profonde au sein des universités publiques du Sénégal.
En effet, 5 jours après, le 09 février, Abdoulaye Ba, étudiant en médecine, perd la vie lors d’une intervention de la police nationale sur le campus universitaire de Dakar. Lors d’une conférence de presse tenue le 17 février, le procureur de la République a affirmé que le jeune étudiant n’avait pas été brutalisé, mais qu’il était décédé après avoir sauté du quatrième étage pour fuir un incendie. “Abdoulaye Ba n’a pas été battu. Abdoulaye Ba n’a pas été torturé”, a-t-il déclaré.
Quelle que soit la vérité des faits, un étudiant est mort. Et c’est une mort de trop. Août 2014. Bassirou Faye, étudiant à Dakar, tombe sous une balle lors d’une manifestation pour le paiement des bourses. Il avait la vie devant lui. Sa mort provoque un électrochoc dans le pays, mais les réformes tardent à venir.
Quatre ans plus tard, en mai 2018, un autre drame secoue l’université sénégalaise. Fallou Sène, étudiant en Licence de Lettres modernes à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, est mortellement blessé par un tir des forces de l’ordre, dans l’enceinte même de son université. Il réclamait, lui aussi, le paiement des bourses et de meilleures conditions d’études. Bassirou Faye, Fallou Sène et Abdoulaye Ba voulaient simplement étudier dans la dignité.
C’est le cas, des centaines de milliers d’étudiants dans le pays, qui arrivent à l’université, peinent à trouver une place dans un amphithéâtre prévu pour deux cents personnes, mais qui en accueille cinq cents ou plus, qui ne savent pas si l’année universitaire sera validée à temps, et qui même avec un diplôme en poche, ont des chances de trouver un emploi décent qui restent minces.
Pourquoi en est-on là ? Pourquoi l’université sénégalaise, ce lieu qui devrait être le moteur du développement national, est-elle devenue un volcan politique et social prêt à exploser ?
Depuis quelques années, l’université sénégalaise traverse une crise structurelle marquée par un manque de personnel d’enseignement et de recherche, des effectifs pléthoriques qui dépassent les capacités d’accueils des universités, un non-respect du calendrier universitaire, des années scolaires qui se chevauchent, ainsi que des revendications liées aux bourses et aux conditions sociales et d’études des étudiants… Cette crise alimente un climat social tendu, conduisant à des troubles et des mouvements de contestations, paralysants les campus. En plus de ces crises qui gangrènent la vie universitaire, le système éducatif sénégalais paraît inerte, ne répondant plus aux besoins du marché du travail, du fait d’une inadéquation entre formation et emploi, ce qui contribue à alimenter le taux de chômage chez les jeunes, source de frustration sociale.
Dans une récente intervention, le Directeur du Laboratoire des Études Sociales de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, Dr Mamadou Bodian, a mis le doigt sur le problème. Je cite ; « La racine du mal de nos universités est connue, mais trop rarement assumée : le sureffectif, avec toutes ses ramifications sociales et pédagogiques. Il pèse d’abord sur les étudiants, sommés d’apprendre et de réussir sous des pressions multiples, souvent dans des conditions loin d’être optimales. À cela s’ajoute un décalage persistant entre l’offre de formation et les réalités du marché de l’emploi, qui expose nombre d’entre eux au risque d’en devenir les exclus. Dans ce contexte, certains prolongent leur présence à l’université, qui finit par jouer le rôle d’un filet social qui les emprisonne dans la vie estudiantine davantage qu’elle ne les projette vers l’avenir. Le déséquilibre devient alors structurel : le flux entrant dépasse le flux sortant. Et lorsqu’un système absorbe plus qu’il ne transforme, la tension ne se dissipe pas, elle s’accumule, jusqu’à l’explosion.”
Il serait tentant de baisser les bras face à ce tableau sombre. Mais c’est précisément parce que les enjeux sont immenses qu’il faut agir. L’enseignement supérieur n’est pas un luxe : c’est le socle sur lequel se construisent le capital humain, la croissance économique et la souveraineté d’une nation.
Les études économiques le confirment : chaque année supplémentaire d’éducation tertiaire augmente les revenus individuels et stimule la productivité nationale. Dans un pays comme le Sénégal, qui ambitionne de se hisser au rang de pays « prospère et juste » à l’horizon 2050, la qualité de son université est un enjeu de survie stratégique. La recherche, l’innovation, la formation d’ingénieurs, de médecins, d’entrepreneurs et de chercheurs compétents ; tout cela passe par une université forte, stable et bien financée.
En juillet 2025, le Président Bassirou Diomaye Faye a d’ailleurs officiellement lancé l’Agenda national de transformation de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, avec une ambition de faire de la recherche et de l’innovation des leviers réels de développement, aligner l’université sur les besoins du marché et instaurer des contrats de performance entre l’État et les universités. Mais les intentions ne suffisent pas.
Les experts et panélistes réunis lors de la conférence publique mentionnée plus haut, ont émis des recommandations ; parmi lesquelles une réforme urgente du système des bourses afin d’éviter que le non-paiement devienne le prétexte à des mobilisations qui tournent au drame. Ensuite, une valorisation de l’enseignement technique et professionnel dès le secondaire, pour désengorger les universités et réorienter des jeunes vers des filières où ils pourront trouver plus facilement un emploi, la création de centres d’insertion professionnelle dans chaque université, un investissement massif et durable dans les infrastructures et le recrutement d’enseignants. Enfin, impliquer davantage les étudiants dans les décisions et les réformes qui les concernent.
Et par-dessus tout, il faut que les campus redeviennent ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : des espaces de vie, de débat et d’apprentissage et non des terrains d’affrontement où des jeunes meurent pour réclamer leurs droits les plus fondamentaux.
Bassirou Faye, Fallou Sène, Abdoulaye Ba méritaient mieux. Et les centaines de milliers d’étudiants sénégalais qui, chaque matin, franchissent les portes de leurs universités méritent mieux également. Un étudiant qui entre à l’université, doit en ressortir avec un diplôme, un avenir et toujours la vie devant lui.
