« Alors que les sciences sociales en Europe, en Amérique, en Asie, en Inde, ont un soutien de base substantiel de leurs États et bénéficient de leurs commandes, la recherche africaine reçoit très peu d’appui de ses propres États. Les politiques de recherche nationales sont peu développées, rarement stratégiques et souffrent d’une insuffisance de ressources humaines et financières. Certes, avec les budgets restreints qui caractérisent nombre de pays africains, il y a concurrence entre les priorités. Mais ces politiques tiennent peu compte de l’apport majeur des sciences sociales pour la production de savoirs concrets sur les sociétés et pour la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques ; elles privilégient les sciences expérimentales et les bureaux d’études ; elles ignorent les contraintes d’une recherche de qualité. »
C’est un extrait du Manifeste de Cotonou, un document publié par le collectif CARASS, Centres Africains de Recherche Avancée en Sciences Sociales. Ce sont sept centres africains de recherche provenant de sept pays différents qui se sont réunis du 21 au 24 janvier 2026 pour faire le point de leurs expériences et définir des pistes de travail communes. Ces sept pays sont le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger et le Sénégal. Le titre du manifeste est simple et clair : La recherche africaine en sciences sociales est essentielle.
L’apport des sciences sociales est transversal : on a besoin des résultats de recherche dans tous les domaines de l’action publique, pour orienter, ajuster, évaluer, rectifier, repenser des politiques de santé, d’éducation, de sécurité, des politiques économiques, agricoles, minières, industrielles, les politiques étrangères, etc. On ne peut donc pas opposer l’investissement dans les institutions de recherche en sciences sociales aux priorités nombreuses des États de la région et du continent. Ce qui permet précisément de choisir les réponses les plus efficaces aux problèmes qui se posent résulte en grande partie du travail de production de savoirs par la recherche scientifique.
Le manifeste l’explique bien : « Les centres africains de recherche en sciences sociales sont par définition en contact permanent avec les sociétés locales, leurs chercheurs expérimentés formés aux méthodes d’enquêtes quantitatives et qualitatives forment à leur tour de nombreux jeunes chercheurs. Ils fournissent, dans le cadre académique ou lorsqu’ils sont sollicités, des diagnostics rigoureux, approfondis et sans complaisance sur le fonctionnement réel des sociétés et des États, à travers les services publics, les normes sociales et religieuses, les contextes locaux, les mutations communautaires, les innovations sociales, les savoirs populaires, les conflits, les résiliences, les stigmatisations, les violences… ».
Ces observations me rappellent le dialogue de WATHI en avril 2023 avec le professeur franco-nigérien Jean-Pierre Olivier de Sardan sur l’analyse sur la longue durée des dynamiques sociales, économiques, religieuses, sécuritaires et politiques au Sahel. Un dialogue en ligne disponible sur la chaîne Youtube de WATHI que je recommande fortement. Co-fondateur du Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local (LASDEL), opérant au Niger et au Bénin, auteur de l’essai « La revanche des contextes », Olivier de Sardan n’eut de cesse de souligner l’absolue nécessité d’une fine compréhension des contextes locaux lorsqu’il s’agit de concevoir et de mettre en œuvre des politiques publiques.
Les sciences sociales désignent l’ensemble des disciplines qui étudient les comportements humains, les relations sociales et les structures qui organisent la vie collective. Ce sont les sciences qui cherchent à comprendre comment les individus et les groupes interagissent, comment les institutions fonctionnent et comment les sociétés évoluent dans le temps. Parmi les principales disciplines figurent notamment la sociologie, l’économie, l’anthropologie, la psychologie sociale, la science politique.
Dans un contexte où le discours sur le continent est depuis quelques années focalisé sur le besoin de promouvoir les sciences, technologies, l’ingénierie et les mathématiques, les STEM selon l’acronyme en anglais, discours tout à fait pertinent, il faut éviter de basculer dans une vision caricaturale opposant l’effort indispensable dans les STEM et ce qu’on appelle communément les sciences dures d’une part à l’investissement dans les sciences sociales de l’autre. Il y a non seulement un équilibre à rechercher au sein des écosystèmes de recherche scientifique mais il y a plus que jamais une exigence d’interdisciplinarité, de compréhension de la fluidité et de la complémentarité entre tous les domaines de recherche.
L’impact d’une nouvelle technologie issue de la recherche fondamentale dépendra des comportements humains, des institutions et des normes sociales. Sans les outils des sciences sociales, comment appréhender aujourd’hui ou au moins se poser les bonnes questions – y compris philosophiques et existentielles – sur l’impact que l’intelligence artificielle aura sur tous les aspects de la vie humaine? Sans les sciences sociales, de la science politique et la géopolitique à la sociologie et à la psychologie, celle des hommes ivres de leur pouvoir par exemple, comment avoir des clés de compréhension des guerres et de l’économie de la mort qui s’empare du monde ?
Le constat que fait le manifeste des travers de la dépendance de la recherche africaine en sciences sociales à l’égard des financements extérieurs est sans ambiguïté : « Faute de soutien public significatif, la recherche africaine en sciences sociales dépend essentiellement des institutions de développement extérieures. Ce faisant, elle se voit soumise aux priorités de ces institutions qui, pour légitimes qu’elles soient, ne répondent pas nécessairement aux mêmes agendas ni aux mêmes besoins de savoirs que ceux des sociétés africaines et des institutions publiques nationales. Ce n’est pas une situation saine. Lorsque les États africains s’en remettent à leurs partenaires étrangers pour solliciter et financer les recherches, les chercheurs africains ont peu de légitimité et d’autonomie scientifique dans leur propre pays. Cette situation compromet non seulement la qualité et la pertinence de la recherche produite, mais elle perpétue une forme d’inégalité épistémique au détriment des sociétés africaines, qui se trouvent ainsi analysées de l’extérieur plutôt que comprises de l’intérieur. »
Le collectif recommande la mise en place par chaque État d’un fonds national de soutien aux sciences sociales qui comporterait trois volets : un soutien structurel pérennisé destiné aux centres de recherche ayant fait la preuve de leur sérieux et de leur audience nationale et internationale ; un soutien d’appui à durée limitée pour les jeunes centres de recherche émergents ; le financement de programmes de recherche fléchés sur des thèmes nationaux prioritaires, dans le cadre d’appels à candidatures formulés et évalués par un conseil scientifique.
Le collectif appelle les partenaires extérieurs à « penser « programmes structurants » de recherche plutôt que « projets ». Il recommande la constitution par un consortium de partenaires techniques et financiers d’un fonds commun d’appui à la recherche africaine en sciences sociales qui pourrait être une solution permettant d’assurer aux centres un minimum d’indépendance et de viabilité. Mais le message primordial reste de mon point de vue celui qui est destiné aux gouvernants des États de la région et à tous ceux qui peuvent et devraient les pousser à écouter et à agir dans le sens d’une valorisation de la recherche scientifique en général.
Les partenaires non africains, et cela est valable pour tous, peuvent être invités gentiment à opérer des ruptures dans la manière dont ils dépensent leurs ressources mais ils ne sont pas redevables à l’égard des populations des pays africains. La pression doit s’exercer sur nos décideurs. En tant que think tank dédié à la circulation de savoirs et à un débat public sain, nous ne pouvons à WATHI que nous associer pleinement au plaidoyer porté par le collectif CARASS. Dans un monde fou et de plus en plus incertain, continuer à négliger l’investissement dans les institutions de savoir et les espaces de réflexion serait suicidaire pour le continent africain.
