Dans la dernière chronique, j’ai présenté quelques-unes des recommandations de la commission mise en place au Ghana en 2025 pour examiner la constitution actuelle du pays et proposer des réformes. J’ai commenté et salué l’ambition claire pour les membres de cette commission de proposer des reformes pour faire passer le pays d’une démocratie vibrante mais réduite aux élections régulières et très vulnérable à la corruption à un fonctionnement démocratique qui crée les conditions du développement économique et social.
J’avais aussi salué particulièrement la démarche à la fois analytique, pragmatique et participative du processus. Elle reflète la conviction que personne n’a la science infuse, qu’on ne peut pas changer profondément les règles du jeu politique, les équilibres entre les institutions, les relations entre les gouvernants, les élus d’une part, et les citoyens de l’autre, sans une large consultation bien au-delà du cercle des acteurs politiques.
J’avais souligné que cette commission ne proposait pas aux populations ghanéennes de troquer la démocratie, l’état de droit et la protection de leurs libertés contre une promesse de développement économique ou de sécurité. Mais rien n’est gagné. Les recommandations soumises au président ghanéen restent pour le moment des recommandations qui devront passer plusieurs étapes de validation politique avant d’être éventuellement introduites dans une constitution révisée.
À l’opposé de la sagesse de la démarche ghanéenne visant à corriger l’existant sans jeter les principes sur la base desquels la stabilité politique et sociale du pays s’est consolidée au cours des trois dernières décennies, l’actualité politique du moment en Afrique de l’Ouest témoigne de la montée en puissance de deux arguments qui justifieraient soit le renoncement à l’ambition démocratique soit la relativisation de son importance et sa neutralisation dans les faits.
Le premier argument est celui du rejet assumé de la démocratie – en évitant soigneusement d’expliciter ce que signifie ce mot – au nom du contexte de guerre contre le terrorisme et de l’impératif de défense, de sécurité et de souveraineté. Cette position a été réaffirmée avec une grande conviction par le capitaine Ibrahim Traoré qui dirige le Burkina Faso depuis un coup d’État en septembre 2022.
Son offre, qui est à prendre ou à prendre: une révolution conduite par un homme fort patriote, lui-même, en lieu et place de la démocratie, accusée d’être responsable de tous les maux et de relever d’une imposition extérieure occidentale. Au nom de la « révolution progressiste et populaire », tous les moyens de neutralisation des voix dissidentes au sein de la société seraient acceptables. La loi du plus fort, celle du chef des armées, comme alternative à la démocratie. Cela a le mérite d’être clair.
L’autre argument en vogue voudrait que la démocratie – et ses compléments essentiels que sont l’État de droit et la protection des libertés – soient des obstacles au développement économique et à l’efficacité de l’État dans le service aux populations. Le Bénin sous la présidence de Patrice Talon illustre cette proposition. Parce que les principes de gouvernance démocratique issus de la conférence nationale de février 1990 auraient conduit dans la pratique à la corruption politique, à l’immobilisme économique et à une inefficacité des politiques publiques, il fallait, selon la vision de Patrice Talon, faire table rase du passé, effectuer des réformes politiques et institutionnelles radicales afin d’assainir les pratiques politiques et de promouvoir une culture de la rigueur et du résultat dans la gouvernance.
Les intentions affichées n’étaient pas mauvaises – promouvoir une culture du résultat et de la rigueur inspirée du secteur privé est une très noble ambition – mais l’agenda de la « rupture » sous la présidence Talon a conduit à une remise en cause profonde des principes d’inclusion, de participation, d’existence de contre-pouvoirs qui protègent les populations du risque de confiscation de leurs libertés fondamentales, et protègent un pays du risque de fractures internes.
Des progrès réels ont été accomplis dans plusieurs domaines comme les infrastructures de transport, de connectivité, d’énergie, dans l’émergence de secteurs comme le tourisme culturel et les industries de transformation, notamment à travers une nouvelle zone industrielle spéciale, des progrès amplifiés par une communication digitale efficace. Mais ces avancées ne changent rien au risque majeur que constituent la concentration de tous les pouvoirs dans les mains d’un président et le signal préoccupant donné aux citoyens par une révision constitutionnelle expéditive en novembre 2025 sans aucun exercice préalable de consultation et encore moins d’effort de mobilisation de l’intelligence collective. On est très loin de l’approche ghanéenne.
Le think tank américain Atlantic Council publie depuis 1995 des indices qui évaluent les évolutions dans deux grands domaines clés, le respect des libertés et l’amélioration des conditions économiques et sociales. Ils sont construits à partir de données produites par des institutions internationales et centres de recherche reconnus. J’ai écrit un article qui commente ces indices pour le Bénin en y apportant des nuances et des éléments de contexte. Le texte est disponible en ligne.
Le constat est sans ambiguïté concernant l’indice de liberté : le recul est frappant depuis 2016. La dégradation de l’indice de liberté agrégé du Bénin est imputable avant tout au sous-indice politique qui se décompose en quatre composantes : qualité des élections, droits politiques, libertés civiles, et contraintes législatives sur l’exécutif. Dans tous ces domaines, la tendance a été négative au cours des deux mandats du président sortant, les dernières données utilisées datant de 2024. Le Bénin s’est en fait rapproché de la moyenne africaine en termes de pratiques peu démocratiques.
L’indice de prospérité agrégé combine six composantes. La progression de cet indice est stable. Il confirme la progression du revenu par habitant, de l’espérance de vie et de l’accès à l’éducation, mais les courbes restent dans la continuité des tendances antérieures. Les données ne révèlent aucune accélération mesurable de la prospérité depuis la restriction des libertés politiques amorcée en 2016. On peut certes penser et espérer que certains chantiers et orientations des politiques publiques impulsées sous le président Talon produiront des effets positifs au cours des prochaines années.
Le dimanche 12 avril, les électeurs béninois sont invités à élire un nouveau président. Comme nous le faisons depuis 11 ans pour toutes les élections présidentielles en Afrique de l’Ouest, nous proposons sur le site de WATHI une sélection de documents sur la situation du pays. Nous présentons aussi les candidats et leurs programmes. Avec seulement deux candidats, deux tickets présidentiels précisément, l’exercice est plus facile que d’habitude mais il est gênant parce qu’il n’y a quasiment aucun doute sur l’issue du scrutin. Romuald Wadagni, ministre d’État chargé de l’Économie et des finances, part très largement favori, face à Paul Hounkpè, qui doit la validation de sa candidature à des parrainages d’élus offerts par le camp de son adversaire.
Patrice Talon respectera donc la limitation des mandats et quittera le pouvoir sans quitter l’espace politique puisqu’il devrait intégrer le futur sénat prévu par la constitution révisée. Il aura tracé une voie originale, faite d’ombres et de lumières, qu’il espère être suivie pendant longtemps, 7 ou 14 ans, par son successeur choisi. Cette voie dessine des risques politiques et sécuritaires qu’il serait très imprudent d’ignorer dans un contexte régional extraordinairement troublé. Il ne faut pas oublier la tentative violente de coup d’État du 7 décembre 2025 dans un pays où cela paraissait inimaginable il y a encore quelques années.
Comme je l’écris en conclusion de l’article publié par Atlantic Council, le véritable danger pour le Bénin est que l’érosion des libertés politiques et la neutralisation de tous les contre-pouvoirs finisse par affaiblir à la fois la légitimité de l’État et les résultats en matière d’amélioration des conditions de vie des populations. Le meilleur service qu’on puisse rendre au futur président et à son premier cercle est de les inviter à résister à la tentation de l’ivresse du pouvoir sans limite. Et les inviter à ne plus demander aux citoyens de choisir entre leur attachement aux libertés politiques, aux droits humains et à la justice et une promesse de développement économique.
