

Aicha Fall
Depuis plusieurs années, le Bénin est fréquemment présenté comme l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest. Sous les deux mandats du président Patrice Talon, le pays a enregistré des rythmes de croissance supérieurs à la moyenne régionale, amélioré certains indicateurs budgétaires et engagé une série de réformes administratives, fiscales et infrastructurelles qui ont profondément transformé le paysage économique. Cette séquence a progressivement nourri l’idée d’un « miracle économique » béninois, souvent mobilisé dans les discours politiques et par certains partenaires internationaux.
Selon le Fonds monétaire international, le produit intérieur brut du pays a enregistré une progression de 7,2 % en 202. Il a connu une légère baisse avec 6,3 % en 2022, puis de 6,4 % en 2023. Pour 2024 et 2025, les projections étaient élevées, avec une croissance attendue autour de 6,5 % à 6,8 %, dans un environnement régional pourtant marqué par l’inflation, le ralentissement du commerce mondial et l’instabilité sécuritaire dans plusieurs pays voisins. Dans l’espace UEMOA, seuls quelques pays affichent des performances comparables de façon pérenne.
Cette dynamique s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs. Les autorités béninoises ont engagé une politique d’investissement public importante, notamment dans les infrastructures routières, portuaires, énergétiques et urbaines. Elles ont également renforcé les capacités de collecte fiscale, modernisé certaines administrations, restructuré plusieurs filières agricoles et amélioré le climat des affaires. Les classements internationaux reflètent en partie cette évolution. Dans l’édition 2020 du rapport Doing Business de la Banque mondiale, le Bénin figurait parmi les économies les plus réformatrices d’Afrique subsaharienne.
Infrastructures et logistique : architecture d’une croissance tirée par l’intégration régionale
L’un des principaux ressorts de la croissance béninoise au cours de la dernière décennie réside dans l’ampleur des investissements réalisés dans les infrastructures. Le Programme d’actions du gouvernement lancé sous Patrice Talon a consacré une part importante des dépenses publiques à la réhabilitation du réseau routier, à l’extension des infrastructures urbaines, à la modernisation du système énergétique et au développement du Port autonome de Cotonou.
Ce dernier occupe une placecentrale dans cette transformation. Situé sur un corridor commercial reliant le littoral aux pays enclavés du Sahel, notamment le Niger et le Burkina Faso, il constitue l’un des principaux moteurs de l’activité béninoise. Selon la Banque africaine de développement, les activités portuaires, logistiques et commerciales liées au transit régional représentent une part significative des recettes publiques et des revenus du secteur tertiaire. La modernisation des installations portuaires, l’amélioration de la fluidité douanière et la digitalisation des procédures ont contribué à asseoir davantage l’attractivité de cette plateforme.
Cette dynamique s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs. Les autorités béninoises ont engagé une politique d’investissement public importante, notamment dans les infrastructures routières, portuaires, énergétiques et urbaines. Elles ont également renforcé les capacités de collecte fiscale, modernisé certaines administrations, restructuré plusieurs filières agricoles et amélioré le climat des affaires
Cette orientation vers la logistique régionale a permis au Bénin de tirer parti de sa position géographique, mais elle a également rendu le pays plus sensible aux fluctuations politiques et sécuritaires dans les États voisins. La fermeture de la frontière avec le Niger en 2023, puis les perturbations du commerce régional liées aux sanctions décidées par la CEDEAO, ont montré le degré de dépendance de l’économie béninoise à l’égard des flux de transit. Selon le FMI, ces perturbations ont réduit les recettes douanières et affecté certains segments du commerce, même si l’économie béninoise est restée globalement résiliente.
La mutation de l’ingénierie publique : recherche d’une efficience administrative, digitalisation et renforcement de la mobilisation fiscale
L’une des transformations les plus souvent mises en avant par les institutions internationales concerne l’amélioration de la gestion publique. Depuis 2016, les autorités ont mis en place plusieurs réformes visant à accroître les rendements budgétaires, à numériser les procédures administratives et à renforcer la traçabilité des dépenses publiques.
Les recettes fiscales sont ainsi passées d’environ 10,8 % du PIB en 2016 à plus de 13 % du PIB en 2023, selon les données du FMI. Cette progression ne provient pas uniquement d’une hausse des taux d’imposition, mais résulte aussi d’un élargissement de l’assiette fiscale, d’un meilleur contrôle douanier et de la digitalisation progressive de certains paiements administratifs.
Le Bénin a également développé plusieurs plateformes numériques destinées à simplifier les démarches des entreprises et des contribuables. La création d’entreprise, les procédures douanières, certaines déclarations fiscales et plusieurs services administratifs peuvent désormais être effectués en ligne. Ce progrès a contribué à réduire certains coûts de transaction et à rehausser la perception du pays auprès des investisseurs étrangers.
Les agences de notation ont régulièrement mis en avant cette embellie de la gouvernance économique. En 2024, le Bénin est devenu l’un des rares pays africains à obtenir ou conserver une notation jugée relativement favorable sur les marchés internationaux, grâce à une discipline budgétaire jugée plus crédible que celle observée dans plusieurs pays comparables.
La fermeture de la frontière avec le Niger en 2023, puis les perturbations du commerce régional liées aux sanctions décidées par la CEDEAO, ont montré le degré de dépendance de l’économie béninoise à l’égard des flux de transit. Selon le FMI, ces perturbations ont réduit les recettes douanières et affecté certains segments du commerce, même si l’économie béninoise est restée globalement résiliente
Le coton, poumon agricole du pays : entre modernisation productive et dépendance persistante
L’agriculture demeure un pilier essentiel de l’économie béninoise, même si sa part dans le PIB tend progressivement à diminuer au profit des services. Selon la Banque mondiale, le secteur agricole représente encore environ 25 % du PIB et emploie une majorité de la population active.
Le coton occupe une place prépondérante dans cette configuration. Le Bénin est devenu au cours des dernières années le premier producteur de coton d’Afrique de l’Ouest. La production de coton graine a atteint 766 273 tonnes lors de la campagne 2021-2022, avant de reculer à environ 588 000 tonnes en 2023-2024 sous l’effet de conditions climatiques moins favorables, de la hausse du coût des intrants et d’une baisse des superficies cultivées.
Toutefois, cette spécialisation comporte aussi une forme de dépendance. Les performances agricoles du pays restent très liées aux évolutions du coton, dont les cours sont volatils et dont la transformation locale demeure limitée. Une part importante de la production continue d’être exportée à l’état brut, ce qui réduit la création de valeur ajoutée sur le territoire national.
Les autorités cherchent depuis plusieurs années à développer d’autres filières, notamment l’anacarde, le soja, l’ananas, le maïs et le riz. Le gouvernement a également engagé des projets de zones industrielles destinées à transformer localement une partie des matières premières agricoles. La Zone industrielle de Glo-Djigbé constitue l’un des projets emblématiques de cette stratégie.
Glo‑Djigbé et l’industrialisation ciblée : laboratoire d’une stratégie de montée en gamme
La zone industrielle de Glo-Djigbé, souvent désignée sous l’acronyme GDIZ, occupe une place capitale dans la stratégie économique béninoise actuelle. Lancée en partenariat avec le groupe Arise, elle vise à transformer localement le coton, les noix de cajou, le soja et d’autres matières premières agricoles afin de limiter les exportations de produits bruts.
Le Bénin a également développé plusieurs plateformes numériques destinées à simplifier les démarches des entreprises et des contribuables. La création d’entreprise, les procédures douanières, certaines déclarations fiscales et plusieurs services administratifs peuvent désormais être effectués en ligne. Ce progrès a contribué à réduire certains coûts de transaction et à rehausser la perception du pays auprès des investisseurs étrangers
D’après la SIPI-Bénin et la GDIZ, ainsi que la Banque africaine de développement (BAD), plusieurs dizaines d’usines sont déjà opérationnelles ou en cours d’installation sur le site, notamment dans la transformation du cajou, du coton, du soja et du bois. La brochure institutionnelle de la GDIZ publiée en 2024 indique par exemple que la première phase prévoit à elle seule l’installation de 10 usines de transformation de cajou dotées d’une capacité comprise entre 150 000 et 200 000 tonnes par an. Les autorités mettent en avant les emplois créés, la montée en gamme de certaines filières et la possibilité de faire émerger un tissu industriel plus dense.
Cette stratégie marque une inflexion notable, car pendant longtemps, le modèle béninois reposait principalement sur le commerce, les services portuaires et l’exportation de matières premières peu transformées. Le développement de la GDIZ traduit la volonté de capter une part plus importante de la valeur ajoutée produite à partir des ressources agricoles nationales.
Pour autant, les résultats restent encore partiels. Le poids de l’industrie manufacturière demeure relativement faible dans le PIB et le tissu productif reste concentré autour d’un nombre limité de filières. Au cours des prochaines années, l’essentiel ne sera donc pas de multiplier les nouveaux projets, mais de consolider ceux déjà engagés et de quantifier leur faculté à produire durablement des exportations, des emplois, de la valeur ajoutée locale et des recettes fiscales.
Une « émergence » encore polarisée : vers un modèle plus diffus et résilient
L’idée d’un « miracle économique » béninois repose sur des éléments tangibles. La croissance est soutenue, les finances publiques sont mieux maîtrisées, les infrastructures se sont développées et plusieurs segments de l’administration ont gagné en efficacité. Comparé à la situation du milieu des années 2010, le paysage économique béninois a incontestablement changé.
Cette évolution repose toutefois sur quelques piliers essentiels. Le commerce de transit, le coton, le port de Cotonou, les investissements publics et quelques grands projets industriels concentrent encore une part importante de la création de richesse. Cela signifie que les performances économiques du pays demeurent sensibles aux variations des cours agricoles, aux perturbations régionales et à la capacité de l’État à poursuivre les investissements engagés.
La singularité béninoise ne tient donc pas uniquement à la vigueur de la croissance. Elle réside aussi dans la rapidité avec laquelle un pays de taille modeste a réussi à améliorer son environnement administratif, à attirer des investisseurs et à transformer plusieurs secteurs de son économie. Le véritable test des prochaines années sera de savoir si cette dynamique peut se diffuser plus largement dans l’ensemble du tissu productif et se traduire par une hausse durable du niveau de vie.
Placé juste après la phrase mentionnant la baisse de production entre 2021-2022 et 2023-2024, le mot ‘’optimisation’’ peut donner l’impression qu’on parle d’une optimisation ayant conduit à une diminution, ce qui crée une petite ambiguïté de lecture.
Crédit photo: kaweru.com
Aicha Fall a rejoint l’équipe de WATHI en novembre 2025 en tant que chargée de recherche en économie, statistiques et finance. Son travail porte principalement sur l’analyse des politiques économiques et des dynamiques financières, avec une attention particulière portée aux données et à leur interprétation dans le débat public. Journaliste économique et financière, elle a notamment collaboré avec Polytechnique Insights, Parlons Finance, Certifive, Seneweb, Afrique XXI, Décideurs Magazine et Le Parisien Matin, où elle a développé une expertise dans le décryptage des enjeux macroéconomiques et financiers.
