

Aicha Fall
La Zone de libre-échange continentale africaine s’est imposée comme l’un des projets d’intégration les plus ambitieux jamais portés à l’échelle du continent. La Banque mondiale, dans son rapport intitulé THE AFRICAN CONTINENTAL FREE TRADE AREA. Economic and Distributional Effect, rappelle que l’accord relie 1,3 milliard de personnes dans 55 pays pour un PIB cumulé évalué à 3 400 milliards de dollars US. Le nombre de nations participantes fait d’elle la zone de libre-échange la plus vaste au monde.
Cette ampleur peut donner l’illusion d’un basculement automatique vers davantage d’échanges intra africains. Or la dynamique commerciale ne découle pas d’une simple addition d’États signataires. L’accord crée un cadre et un langage commun, mais la matérialisation des gains dépend d’une réalité plus prosaïque ; la capacité à produire des biens compétitifs, à les acheminer à coût raisonnable, puis à appliquer des règles suffisamment lisibles pour que les entreprises s’y engagent.
L’accord fonctionne moins comme une mécanique de baisse tarifaire que comme un test de maturité des structures économiques africaines. À l’instar de sa faculté d’accélérer des transformations déjà engagées, elle peut aussi renforcer des asymétries existantes si certains pays disposent de réseaux logistiques, industriels et administratifs plus performants que d’autres. Pourtant, les accords commerciaux ne se traduisent en commerce supplémentaire que lorsque les coûts non tarifaires reculent, que l’offre locale répond à la demande régionale, et que la prévisibilité réglementaire réduit les risques opérationnels.
L’illusion tarifaire : pourquoi les règles d’origine et la facilitation priment sur les douanes ?
Sur le plan commercial, la finalité réside dans l’ouverture de la grande majorité des lignes. Selon l’Union africaine, les États se sont engagés à libéraliser 90 % d’entre elles, avec des périodes de transition prévues, tandis qu’une catégorie de produits sensibles suit un calendrier distinct. Ce point est essentiel, car il rappelle que la ZLECAf n’est pas une ouverture immédiate et intégrale. Elle procède par paliers, avec des listes nationales de concessions et des règles d’origine qui déterminent ce qui peut réellement bénéficier des préférences tarifaires. En pratique, ce sont ces règles d’origine, souvent méconnues du grand public, qui font la différence entre un accord symbolique et un accord opératoire. Sans elles, le risque de transbordement et de réexportation de produits non africains devient un sujet clef, et la crédibilité du dispositif se fragilise.
Dans le même temps, l’accord ne se limite pas aux biens. Les périmètres incluent les services et la facilitation des échanges, avec des chantiers de convergence réglementaire. C’est ici que l’écart entre ambition et mise en œuvre devient visible. Les barrières non tarifaires, les délais frontaliers, les contrôles multiples, les normes divergentes et la faiblesse des procédures dématérialisées représentent des coûts supérieurs à la plupart des droits de douane résiduels. La Banque mondiale, dans sa publication consacrée aux effets économiques et distributifs de la ZLECAf, met l’accent sur le fait que l’essentiel des gains potentiels provient des mesures de facilitation, et non de la seule réduction des droits. Le texte fournit un ordre de grandeur parlant, 292 milliards de dollars sur 450 milliards de gains de revenus potentiels à l’horizon 2035 seraient liés à la facilitation des échanges, soit près des deux tiers. En d’autres termes, le moteur principal n’est pas le tarif, mais la capacité à faire circuler.
Un gisement de croissance sous condition : la levée des verrous non tarifaires comme moteur du revenu africain
L’une des forces de l’accord tient à l’existence de modélisations détaillées. La Banque mondiale estime qu’en pleine mise en œuvre, il pourrait accroître le revenu africain de 450 milliards de dollars d’ici 2035, soit environ 7%, et augmenter les exportations continentales de 560 milliards de dollars, principalement dans l’industrie manufacturière. Ces chiffres donnent un cap, mais ils sont construits sur des hypothèses précises. La même publication souligne que la réduction des obstacles non tarifaires et l’amélioration de la facilitation douanière comptent autant, sinon davantage, que la baisse tarifaire elle-même. Si ces conditions ne sont pas réunies, l’accord demeure un cadre légal avec des effets macroéconomiques plus lents et plus inégaux.
Cette dimension distributive est incontournable, y compris au niveau régional. Les attentes affichent une réduction potentielle de l’extrême pauvreté, avec un impact particulièrement marqué en Afrique de l’Ouest. Dans la région, la baisse du nombre de personnes en situation de forte précarité pourrait atteindre 12 millions, soit plus d’un tiers de la baisse totale estimée pour l’ensemble du continent. Là encore, il ne s’agit pas d’une promesse automatique, mais d’une projection dépendante du scénario de mise en œuvre. L’accord peut créer de nouveaux débouchés, mais les effets sociaux dépendent de la capacité à déplacer l’activité vers des secteurs plus productifs et plus rémunérateurs.
De l’ouverture du marché à l’usine Afrique : la zone de libre-échange, un catalyseur dépendant des infrastructures de base
Le discours public associe souvent ZLECAf et industrialisation. L’idée est intuitive ; un marché plus vaste favoriserait des économies d’échelle, ce qui induirait des investissements, et donc des unités de transformation. Les institutions multilatérales confirment la direction générale, mais soulignent la conditionnalité. La Banque mondiale signale explicitement que les gains attendus portent sur les services, l’industrie manufacturière et les ressources naturelles, supposant des capacités d’offre et des réformes complémentaires. La BAD, dans African Economic Outlook 2024, relève la lenteur et l’inégalité de la transformation structurelle sur le continent, ce qui constitue un rappel implicite. Un accord commercial ne remplace ni l’accès fiable à l’électricité, ni la logistique intérieure, ni le financement de long terme et non plus la disponibilité de compétences techniques.
L’une des forces de l’accord tient à l’existence de modélisations détaillées. La Banque mondiale estime qu’en pleine mise en œuvre, il pourrait accroître le revenu africain de 450 milliards de dollars d’ici 2035, soit environ 7%, et augmenter les exportations continentales de 560 milliards de dollars, principalement dans l’industrie manufacturière
Un exemple simple permet d’appréhender le mécanisme. Si un pays ne transforme pas ses produits agricoles, la ZLECAf pourra effectivement faciliter l’exportation régionale de matières premières, mais elle ne garantira pas l’émergence de la transformation locale. À l’inverse, un pays disposant déjà d’unités agro industrielles, d’un réseau routier efficace et d’un guichet douanier fonctionnel sera en mesure d’étendre rapidement ses ventes régionales lorsque les procédures s’harmonisent. L’accord agit alors comme un amplificateur de capacités existantes. Cette logique explique pourquoi cette zone de libre-échange est souvent décrite comme un révélateur des écarts de compétitivité au sein du continent, plutôt qu’un mécanisme de convergence automatique.
Le paradoxe ouest-africain : sortir de « l’informalité » pour bâtir des chaînes de valeur intégrée
L’Afrique de l’Ouest entre dans le marché unique avec un héritage singulier. La région dispose d’institutions d’intégration déjà anciennes, CEDEAO, UEMOA, et des dispositifs de libre circulation plus avancés que dans certaines autres parties du continent. Pourtant, l’intensité des échanges intrarégionaux demeure limitée à l’échelle des flux totaux. Pour saisir ce paradoxe, il faut distinguer le commerce mesuré par les statistiques et le commerce réellement pratiqué.
Dans son rapport de juillet 2025 sur le commerce alimentaire intra régional en Afrique de l’Ouest, l’OCDE estime qu’environ 10 milliards de dollars de denrées alimentaires sont échangés chaque année entre 15 pays, et que près de 85% de ces échanges seraient non enregistrés, ce qui distord fortement la photographie officielle. Cette observation change la lecture de la ZLECAf dans la région. Elle suggère que l’intégration commerciale existe déjà, mais souvent hors des circuits formels.
Dans le même temps, les chaînes de valeur ouest africaines demeurent fragmentées. Le Africa Agriculture Trade Monitor 2024, dans son chapitre consacré à l’intégration agricole au sein de la CEDEAO, met en évidence la faiblesse relative de l’intégration agricole formelle et la concentration de certains flux, avec des dynamiques distinctes selon les pays et les filières. Cela éclaire un point clé. En Afrique de l’Ouest, le cadre continental de libéralisation des échanges peut renforcer la formalisation et la prévisibilité, mais elle ne résout pas à elle seule la question du passage d’échanges de proximité à des chaînes de valeur régionales structurées. Pour que l’accord fasse levier, les corridors logistiques, la normalisation sanitaire et phytosanitaire, la disponibilité d’entrepôts, la qualité des services de transport et l’interopérabilité des procédures douanières deviennent déterminants.
Du texte à la pratique : l’épreuve de la crédibilité institutionnelle et opérationnelle
Le dispositif africain de réduction des barrières tarifaires et non tarifaires n’est pas seulement un texte, c’est un processus. La Commission économique pour l’Afrique rappelle que malgré le lancement effectif du commerce dans le cadre de la ZLECAf au 1er janvier 2021, la part du commerce intra africain dans le commerce mondial a reculé, passant de 14,5% en 2021 à 13,7% en 2022, avec une baisse parallèle des parts des exportations et importations intra africaines dans les totaux respectifs. Ces données ne contredisent pas l’ambition de l’accord, mais elles révèlent qu’un changement d’architecture commerciale ne se traduit pas instantanément dans les statistiques, surtout lorsque les listes tarifaires, les règles d’origine et les systèmes de règlement des différends montent progressivement en puissance.
Si un pays ne transforme pas ses produits agricoles, la ZLECAf pourra effectivement faciliter l’exportation régionale de matières premières, mais elle ne garantira pas l’émergence de la transformation locale. À l’inverse, un pays disposant déjà d’unités agro industrielles, d’un réseau routier efficace et d’un guichet douanier fonctionnel sera en mesure d’étendre rapidement ses ventes régionales lorsque les procédures s’harmonisent. L’accord agit alors comme un amplificateur de capacités existantes
Sur le plan institutionnel, la Commission économique pour l’Afrique indique qu’à septembre 2024 l’accord comptait 54 signataires et 48 ratifications, et mentionne des étapes concrètes : création du Secrétariat, lancement de la Guided Trade Initiative, et adoption de protocoles sur l’investissement, la propriété intellectuelle et la concurrence. Ces jalons sont importants car ils structurent la confiance des opérateurs économiques. Sans dispositifs opérationnels, l’accord reste une intention. Avec des initiatives pilotes, des circuits de règlement et des portails tarifaires, il devient progressivement un environnement de règles utilisables.
Un amplificateur plus qu’un déclencheur
La plateforme continentale de facilitation des échanges installe un cadre inédit à l’échelle du continent, mais ses effets dépendent principalement d’une équation concrète qui consiste à produire, transporter, certifier et dédouaner. La libéralisation tarifaire sur 90% des lignes crée un espace de circulation, mais les gains les plus importants sont associés à la facilitation des échanges dont la Banque mondiale chiffre la contribution à 292 milliards de dollars sur 450 milliards de gains potentiels d’ici 2035. Dans cette logique, l’accord ne remplace pas les politiques industrielles, l’investissement logistique ou la modernisation administrative. Il peut en revanche accélérer les rendements existants.
En Afrique de l’Ouest, la ZLECAf s’inscrit dans un espace où l’intégration est ancienne mais souvent informelle, comme le suggèrent les estimations de l’OCDE sur l’ampleur du commerce alimentaire non enregistré. Le potentiel de transformation existe, mais il passe par la réduction des frictions, l’harmonisation des normes, la consolidation des corridors et la capacité à faire émerger des chaînes de valeur régionales au-delà des échanges de proximité. L’accord, même en dehors de la région, apparaît alors comme un cadre d’opportunités, à la condition que les économies puissent convertir l’ouverture commerciale en production compétitive.
Crédit photo : Sud Quotidien
Aicha Fall a rejoint l’équipe de WATHI en novembre 2025 en tant que chargée de recherche en économie, statistiques et finance. Son travail porte principalement sur l’analyse des politiques économiques et des dynamiques financières, avec une attention particulière portée aux données et à leur interprétation dans le débat public. Journaliste économique et financière, elle a notamment collaboré avec Polytechnique Insights, Parlons Finance, Certifive, Seneweb, Afrique XXI, Décideurs Magazine et Le Parisien Matin, où elle a développé une expertise dans le décryptage des enjeux macroéconomiques et financiers.
