

Mouhammad Dieng
L’un des phénomènes les plus préoccupants observés ces derniers temps concerne la prédominance du registre émotionnel de la peur dans les débats relatifs à l’intelligence artificielle (IA), y compris parmi les figures de premier plan. L’émergence de l’IA pose un défi inédit à nos sociétés, celui d’une concurrence directe avec certaines formes d’intelligence humaine. Face à cette configuration, deux voies s’offrent à nous : affronter ce défi ou renoncer. Force est de constater que nombre d’acteurs ont opté pour la seconde posture, qui reste pourtant contestable.
L’affirmation selon laquelle l’IA se substituerait aux emplois actuels n’est ni entièrement infondée ni pleinement exacte. En réalité, l’IA ne remplace pas des métiers en tant que tels, mais des tâches constitutives de ces métiers. Aucune technologie ne saurait se substituer intégralement à un comptable ou à un informaticien dans la globalité de leurs fonctions. En revanche, elle est parfaitement en mesure d’automatiser des tâches relevant de l’ expertise de ces professions. La conséquence principale n’est pas la disparition de l’emploi, mais sa reconfiguration, au point que le professionnel concerné tendra à se positionner comme un « chef d’orchestre », coordonnant une « équipe » d’IA. Chacune sera spécialisée dans la prise en charge d’une ou de plusieurs tâches spécifiques, d’où l’inéluctabilité des ajustements en matière de compétences et de formation. Cependant, notons que les emplois exposés à un risque élevé de remplacement concernent des activités réduites à l’exécution de tâches sans véritable « périmètre métier » structuré. Ce risque se manifeste déjà par l’automatisation d’activités, telles que celles des caissiers ou des pompistes dans certains pays, qui annoncent des bouleversements de plus grande ampleur à mesure que le développement de l’IA s’intensifie. C’est là que l’on observe la vulnérabilité particulière des emplois juniors, dont le contenu est majoritairement composé de tâches facilement automatisables. Leur position est paradoxale : ils constituent à la fois la catégorie la plus familière des outils d’IA et l’une des premières victimes de ces technologies sur le marché du travail.
Révolutions technologiques et emploi, une histoire récurrente de peurs et d’ajustements
Nous traversons actuellement la phase de projections fantasmatiques qui accompagne toute révolution technologique majeure. L’histoire des innovations productives est jalonnée de craintes, dont beaucoup ne se sont jamais matérialisées. L’introduction de la machine à vapeur et du métier à tisser mécanique a nourri la conviction que le travail humain serait définitivement supplanté par la machine. De même, l’électrification et le taylorisme ont laissé présager l’obsolescence de la main-d’œuvre ouvrière, alors qu’ils ont donné lieu à une expansion de l’emploi industriel et à l’émergence de nouvelles qualifications. Plus récemment encore, la révolution informatique des années 1970–1990 a suscité la crainte d’un « chômage technologique », mais l’économie numérique a finalement engendré des secteurs d’activité jusque-là inexistants.
En réalité, l’IA ne remplace pas des métiers en tant que tels, mais des tâches constitutives de ces métiers. Aucune technologie ne saurait se substituer intégralement à un comptable ou à un informaticien dans la globalité de leurs fonctions. En revanche, elle est parfaitement en mesure d’automatiser des tâches relevant de l’ expertise de ces professions
Il convient dès lors de rappeler qu’aucun économiste n’est aujourd’hui en mesure de prédire avec exactitude l’évolution future de l’emploi. Si cette révolution suscite un écho plus retentissant que les précédentes, c’est essentiellement parce qu’elle fait planer une incertitude sur des professions jusque-là considérées comme intouchables, du fait de leur forte composante cognitive et symbolique. Là où les révolutions antérieures ont principalement affecté les « cols bleus », l’IA cible les emplois de « cols blancs ». Ce déplacement du risque produit une forme de « revanche » des cols bleus, les métiers manuels étant moins exposés à l’automatisation intégrale.
Plus encore, certaines professions relevant de l’assistance sociale et du travail du soin comme les aides-soignants et les éducateurs spécialisés, voient leur valeur relative rehaussée en raison de la centralité de la relation humaine que l’IA ne saurait simuler de manière satisfaisante. L’écho particulier de cette révolution s’explique également par le fait qu’elle est au cœur de rivalités géopolitiques intenses entre les grandes puissances, lesquelles cherchent à sécuriser l’accès à des ressources stratégiques indispensables telles que les terres rares, le lithium, le cobalt et les semi-conducteurs en grande partie contrôlées par la Chine ou faisant l’objet d’alliances internationales.
Quelle place pour l’humain dans un monde automatisé ?
Contrairement au climat d’angoisse généralisée qui domine aujourd’hui le débat, on peut entrevoir des opportunités insoupçonnées. L’idée d’un « revenu universel », selon laquelle la disparition de l’emploi rendrait nécessaire la mise en place d’un revenu de substitution pour des individus désormais supplantés par les machines, a suscité de vives contestations, à raison d’ailleurs.
Toutefois, une adoption de l’IA à des échelles particulièrement élevées entrouvre le scénario d’un être humain délesté des tâches routinières qui entravent sa productivité et son bien-être, et disposant davantage de latitude pour s’investir des dans activités humainement enrichissantes. Elle ouvre également la possibilité d’un recentrage des efforts professionnels vers des tâches à forte intensité relationnelle dont l’automatisation est impossible. Il convient cependant de rappeler que, dès l’automatisation industrielle, l’idée d’un travail humain remplacé par des machines et dominé par le loisir circulait déjà.
L’économiste John Maynard Keynes anticipait dès les années 1930 qu’une accélération des progrès techniques allait réduire le temps de travail (prévoyant une semaine de 15 heures, soit trois heures par jour) et que le véritable défi pour l’humanité serait de savoir comment occuper son temps libre. Ces projections ont nourri les discours sur la « fin du travail », à l’image « des visions techno-optimistes » des décennies suivantes selon lesquelles les machines permettraient une existence dominée par l’oisiveté. Cependant, malgré une réduction de la durée moyenne du travail, ces scénarios ne se sont pas concrétisés à l’échelle anticipée. Les transformations des marchés du travail se sont révélées bien plus complexes que prévu.
Cependant, notons que les emplois exposés à un risque élevé de remplacement concernent des activités réduites à l’exécution de tâches sans véritable « périmètre métier » structuré. Ce risque se manifeste déjà par l’automatisation d’activités, telles que celles des caissiers ou des pompistes dans certains pays, qui annoncent des bouleversements de plus grande ampleur à mesure que le développement de l’IA s’intensifie
Le fait de mobiliser ces arguments ne procède nullement d’un enthousiasme naïf à l’égard de l’IA, mais vise à souligner que la peur généralisée qui l’entoure ne repose pas sur des fondements solides. Les menaces existentielles portées par l’IA sont d’une ampleur telle qu’il serait prématuré (voire intellectuellement périlleux) de céder au fatalisme. L’histoire de l’humanité montre qu’elle a déjà su inventer des limites à sa propre trajectoire technologique, notamment lorsqu’elle a pris conscience que la course à l’industrialisation portait atteinte à sa propre survie écologique, même si ces mesures sont souvent non-contraignantes et mises en œuvre après que les conséquences se soient faites sentir. Le simple fait qu’un arrêt réflexif ait été envisagé constitue déjà une source d’espoir quant à la capacité de l’humanité à développer une forme de conscience régulatrice. De plus, l’IA est consommatrice de ressources vitales dont la rareté devient critique.
Le fonctionnement des grands modèles nécessite d’importantes quantités d’eau pour le refroidissement des centres de données. À cela s’ajoute une demande énergétique considérable. Pire, une ressource plus fondamentale encore est occultée : l’intelligence humaine elle-même. Derrière les systèmes d’IA les plus performants se trouvent des humains chargés d’annoter les données servant à leur entraînement.
L’activité d’annotateur est aujourd’hui exercée sous forme d’emplois en ligne ( « full remote » ), comme en témoignent des plateformes telles que Outlier, dont le slogan « Use your brilliance to train AI and get paid for it » illustre le projet de nourrir l’intelligence artificielle par l’extraction de l’intelligence humaine qu’elle risque d’épuiser. Malheureusement, dans nos contextes francophones, ces réalités sont peu connues parce que les entreprises recrutent prioritairement dans les pays anglophones (le Kenya est un cas typique).
Au-delà de la précarité économique, de nombreux témoignages venant d’annotateurs IA font état d’une forme d’épuisement intellectuel dans laquelle l’individu a le sentiment de céder progressivement sa propre capacité cognitive à la machine qu’il nourrit. Ces éléments constituent un faisceau d’arguments suffisamment probants pour défendre l’inéluctabilité de réformes.
Mais ils montrent également que la régulation pourrait émerger « par le bas », sous l’effet de mobilisations citoyennes. Très récemment, un épisode impliquant Grok, l’outil de la plateforme X, a fait l’objet de plaintes venant de victimes, souvent mineures, dont les photographies ont été dénudées artificiellement. Cela a permis de politiser davantage les usages de l’IA et la question de leur encadrement. Mais l’action de régulation ne pourra véritablement être efficace que si elle est portée par un multilatéralisme conscient.
Le fonctionnement des grands modèles nécessite d’importantes quantités d’eau pour le refroidissement des centres de données. À cela s’ajoute une demande énergétique considérable. Pire, une ressource plus fondamentale encore est occultée : l’intelligence humaine elle-même. Derrière les systèmes d’IA les plus performants se trouvent des humains chargés d’annoter les données servant à leur entraînement
Les rencontres de type Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, qui se sont tenues les 10 et 11 février 2025 à Paris, constituent un premier pas. L’enjeu de ce multilatéralisme doit être d’affirmer une orientation politique qui place l’IA en dehors du seul prisme des compétitions économiques ou technologiques. Les cadres d’action doivent également intégrer la question des inégalités susceptibles d’être accentuées par les usages de l’IA. Celles-ci sont perceptibles sur le marché du travail, à travers la polarisation entre emplois hautement qualifiés et emplois faiblement qualifiés, au risque de renforcer des inégalités préexistantes.
En définitive, il y a ceux qui prennent la fuite parce qu’ils voient la foule se disperser, sans toujours distinguer ce qui motive réellement ce mouvement. Et il y a ceux qui, au lieu de céder à la « psychologie des foules », marquent un temps d’arrêt, observent, interrogent la source du danger supposé et ne se résolvent à fuir qu’après avoir évalué la nature et la portée de la menace. Cette seconde posture expose au risque d’un retard mais constitue le seul comportement véritablement rationnel, qui substitue à la panique mimétique une lucidité critique et permet d’éviter la peur inutile autant que la fuite injustifiée.
Crédit photo : VOA
Mouhammad Dieng est assistant éditorial à la revue Global Africa, indexée, et doctorant en Science politique au Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique-Diasporas (LASPAD-UGB). Ses travaux portent principalement sur les questions d’emploi et sur l’évaluation des politiques publiques, avec un intérêt particulier pour les politiques technologiques et leurs impacts sociétaux.
