

Type de publication : Ouvrage
Site de l’organisation: Uppsala Universitet
Date de publication : Septembre 2025
Auteurs : Sten Hagberg, Yaouaga Félix Koné, Bintou Koné, Almamy Sylla, Fatoumata Camara, Baba Coulibaly, Amadou Diabaté, N’gna Traoré, Lucie Bello, Maichata Coulibaly, Fatoumata Diabaté, Fatoumata Fofana et Mariame Sidibé
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Au Mali, l’article 2 de la Constitution du 25 février 1992 révisée stipule : « Tous les Maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs. Toute discrimination fondée sur l’origine sociale, la couleur, la langue, la race, le sexe, la religion et l’opinion politique est prohibée. » Pourtant, les inégalités entre hommes et femmes demeurent profondément ancrées dans la société malienne. L’une des plus marquantes concerne la faible participation politique des femmes. En dépit de l’adoption de divers dispositifs juridiques, notamment la loi n°2015-052 du 18 décembre 2015 pour la promotion du genre dans l’accès aux fonctions nominatives et électives, la participation politique féminine continue de susciter de nombreuses interrogations. Cette persistance s’explique en grande partie par le décalage entre le principe d’égalité consacré par la Constitution malienne et la prégnance des normes sociales et culturelles. Ce rapport examine ainsi les contraintes inhérentes à la percée en politique des femmes leaders. Les années 1990 constituent une période charnière de l’histoire malienne. Si la sphère politique était jusqu’alors exclusivement masculine, la démocratisation du pays avait ouvert de nouvelles opportunités pour les femmes. En effet, cette libéralisation du pays a vu émerger une multitude d’associations et d’organisations de la société civile. Ces structures ont offert aux femmes maliennes une plateforme d’engagement alternatif, leur permettant de contourner les canaux traditionnels comme les partis politiques. C’est dans ce contexte que des organisations féminines pionnières se sont organisées au sein du CAFO (coordination des associations et ONG féminines). Le rapport met en lumière les processus de formation des femmes élites ou leaders maliennes au sein des mouvements associatifs, en analysant les modalités de leur évolution et de leur participation politique, dans un contexte marqué par la crise sécuritaire et la transition politique. Il souligne le rôle central d’actrices politiques mobiles, dont les trajectoires s’appuient sur des interconnexions entretenues entre les sphères rurales et urbaines.
Le rapport offre plusieurs leçons pertinentes pour les pays de la zone de WATHI. Tout d’abord, le rapport souligne la nécessité d’accompagner impérativement les réformes législatives favorables à la parité, par des mécanismes de contrôle et de transformation des mentalités. De plus, le quota est certes un levier puissant, mais il ne garantit pas la représentation qualitative. Il est essentiel d’avoir des femmes à des places où elles ont un réel pouvoir de décision. L’expérience malienne démontre que la société civile, à travers des structures et associations féminines, est un véritable vivier de formations politiques de la gente féminine. Pour les pays de la zone Wathi, il s’agira de transformer le comportement des hommes dans les institutions politiques et d’investir durablement dans les mouvements associatifs, notamment les groupements féminins représentant un réel tremplin d’engagement politique. Par ailleurs, la participation politique des femmes demeure étroitement liée à leur autonomie économique. La dépendance financière limite leur capacité d’engagement et de prise de décision. Dès lors, les politiques d’autonomisation économique apparaissent comme des préalables indispensables pour dépasser une participation strictement formelle. Enfin, au sein des partis politiques, l’instauration de règles de gouvernance interne garantissant l’accès des femmes aux postes de direction s’avère nécessaire. Enfin, bien que la crise sécuritaire réduise drastiquement l’espace politique des femmes, ces dernières demeurent tout de même engagées dans les processus de résolution de crise à travers le dialogue et la médiation. Pour les gouvernements de la zone WATHI, les agendas Femmes, Paix et Sécurité, issus de la Résolution 1325 de l’ONU, doivent passer du statut de textes ratifiés à celui de politiques effectivement mises en œuvre.
Les extraits proviennent des pages : 23, 24, 43, 44, 46, 47, 55, 56, 66, 67, 102, 103, 105
Dispositifs juridiques et politiques de promotion des femmes
Officiellement, le Mali s’est doté d’un nombre important de dispositifs juridiques, réglementaires et institutionnels visant à favoriser la promotion sociale et économique des femmes. Toutefois, les dispositifs officiels sont une chose, les normes pratiques en sont une autre. Les réalités vécues et justifiées au nom de la « culture », de la « tradition » ou encore des « pesanteurs socioculturelles » ont, le plus souvent, informé les différents dispositifs dans un sens ou un autre. En outre, les stratégies de contournement sont inhérentes au fonctionnement de la vie politique.
Au Mali, les gouvernements successifs reconnaissent que « les femmes ont une place essentielle dans la société du fait de leur contribution au processus de croissance et de développement du Mali » (PNG-Mali 2011 : 7). Les différentes constitutions du Mali – celles de 1960, de 1974, de 1992 et de 2023 – accordent une place importante à la femme.
La Constitution du 25 février 1992 révisée stipule en Article 2 : « tous les maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs. Toute discrimination fondée sur l’origine sociale, la couleur, la langue, la race, le sexe, la religion et l’opinion politique est prohibée ». Dans son préambule, le Mali proclame sa détermination à défendre les droits de la femme et de l’enfant, ainsi que la diversité culturelle et linguistique de la communauté nationale. Dans le cadre de la Constitution promulguée en juillet 2023, le Mali s’engage, dans son préambule, à garantir le respect des droits humains, en particulier ceux de la femme et de l’enfant. Elle consacre la représentation des organisations des femmes et des jeunes au sein de plusieurs institutions de la République.
L’ouverture démocratique à partir de 1991 a constitué un tournant majeur de la politique malienne avec une prolifération des associations et organisations de la société civile. Ainsi, des femmes ont commencé à s’organiser indépendamment des partis politiques et surtout avec l’insistance des associations politiques dont les pionnières ont été le Comité d’Action pour les Droits de l’Enfant et de la Femme (CADEF), le Collectif des Femmes du Mali (COFEM), l’Association des Juristes Maliennes (AJM) et l’Association pour la Protection des Droits des Femmes (APDF). Ces quatre organisations créèrent en 1991 la Coordination des Associations et ONG Féminines (CAFO). De nos jours, ces organisations et associations s’appuient notamment sur la Loi 01-076/AN-RM du 18 juillet 2001, modifiée par l’acte uniforme relatif aux droits des sociétés coopératives, adopté le 15 décembre 2010 régissant les sociétés coopératives en Afrique (OHADA 15/12/2010).
Appellations des femmes politiques
En bamanankan, le terme politiki muso, « femme politique », renvoie à l’activité et au genre de celle qui la pratique. Par contre, pour un homme qui fait de la politique, on ne dit pas politiki cɛ, mais plutôt politiki mògò (mògò=personne). L’expression politiki mògò exprime une dimension négative et lorsqu’elle fait une fixation sur le sexe (politiki muso), la portée péjorative ou négative prend une autre ampleur. Au regard des pratiques courantes des politiciens, une frange importante des maliens considère que la politique relève d’un domaine corrompu et que des femmes ne devraient pas s’y salir les mains.
Au Mali, les gouvernements successifs reconnaissent que « les femmes ont une place essentielle dans la société du fait de leur contribution au processus de croissance et de développement du Mali » (PNG-Mali 2011 : 7). Les différentes constitutions du Mali – celles de 1960, de 1974, de 1992 et de 2023 – accordent une place importante à la femme
Les perceptions entourant la politique ont renforcé le point de vue selon lequel les femmes ne devraient pas être compromises par la politique et que seules les vulgaires se retrouvent dans cette sphère. Voilà pourquoi certaines connotations négatives renvoient généralement aux femmes qui sont engagées dans la politique.
En langue senoufo, a priori, en politique il n’y a pas de terme qui diffère selon le sexe ; homme et femme politiques sont tous appelés indistinctement politikishin (personne politique). Par contre, pour une femme leader, il existe une appellation spécifique qui est cɛbinyahanfò (cɛbi=femmes, nyaha=devant, figure, fò=propriétaire) ou cɛbinyungfò (cɛbi=femmes nyung=tête, fò=propriétaire). Il peut s’agir de la femme qui est à la tête des épouses d’une famille, d’un quartier ou d’un village. Dans ce contexte cɛbinyahanfò renvoie implicitement à la notion de préséance, sans présager la primogéniture. Le mot nyahanfò est utilisé pour désigner le frère aîné ou la sœur aînée. Au sein d’un lignage ce terme renvoie à la primogéniture. Toutefois, dans la famille ou dans une communauté plus large (quartier ou village) c’est la préséance qui prévaut quand il s’agit des épouses.
Actuellement, les Senoufos ont adopté l’appellation tonba pour désigner la responsable d’un ton. En langue songhoï de Gao, une femme leader est appelée woye jinɛbɔrɛ (woye=femme, jinɛbɔrɛ=leader, celui/celle qui dirige). L’expression woye bonkoyna est également utilisée pour désigner la femme cheffe (woye=femme ; bonkoyna=cheffe). Les termes Woye kalhadi sont employés pour désigner une femme battante (woye=femme ; kalhadi=battante). Ce terme a des équivalents en bamanankan : muso ganaw ou ŋanaw ; musso cɛsirilew ; et denba nyumaw.
Appellations péjoratives
Ces appellations citées plus haut sont attachées à un espace moral borné. Lorsque, pour des exigences d’engagement politique, cet espace est franchi, des appellations, plus ou moins péjoratives, telles que musokun, musokundanban et nagarabamuso sont utilisées en bamanankan. Elles renvoient à un engagement jugé excessif des femmes leaders ; ce sont des femmes qui ne se laissent pas faire et qui s’apparentent à des dames de fer. Par exemple, le terme musokun (muso=femme ; kun=tête) peut signifier femme à forte tête.
Cette appellation est applicable aux musowkarakiw, des femmes indomptables et qui n’ont pas froid aux yeux, qui réussissent en politique (Kita) et aux ganstermusow (Sio). Or, pour la plupart de nos interlocutrices, musokun renvoie à une femme qui force le leadership, car pour une femme leader, le réflexe est de s’imposer. Une version prononcée du terme musokun est musokundanban ou nagarabamuso. Ces termes sont dégradants et dévalorisants. Ils renvoient plus à une insulte qu’à la désignation d’une leader. Selon une femme leader : « si l’on veut insulter une femme dont le caractère est débordant, on dit qu’elle est musokun- danban ». Le terme danban regroupe deux idées en bamanankan : dan veut dire limite et ban indique la fin. En effet, danban désigne le franchissement des
limites. Ainsi, musokundanban est la femme qui force le leadership et qui défie toutes les adversités. Le terme nagarabamuso peut être classé dans la même catégorie que musokundanban. Elle serait « sans froid aux yeux » (ŋenfaralen), « menteuse » galotigɛla ou « calomnieuse » (fana).
Les tactiques de disqualification des femmes politiques construites sur la base d’intrigues font partie du jeu politique quotidien. Le recours à la médisance et aux accusations d’adultère est fait par certains hommes politiques pour dénigrer les femmes en bonne posture. Ces tactiques pourraient aisément être qualifiées de masculinités toxiques car ces ragots visent à détruire leurs carrières par les moyens les plus bas. Une femme que nous avons interviewée a fait l’amère expérience lorsqu’elle a été accusée par ses adversaires en manque d’arguments. « Quand je me suis engagée en politique, j’ai fait face à pas mal de difficultés. L’alliance à laquelle nous étions opposés m’a fait vivre des pires choses de ma vie au point de m’accuser d’adultère. N’eut été l’ouverture d’esprit de mon époux, je serais aujourd’hui divorcée ».
Les perceptions entourant la politique ont renforcé le point de vue selon lequel les femmes ne devraient pas être compromises par la politique et que seules les vulgaires se retrouvent dans cette sphère. Voilà pourquoi certaines connotations négatives renvoient généralement aux femmes qui sont engagées dans la politique
Attentes et discours normatifs
Dans tous nos sites d’étude, il y a, pourtant, une ambiguïté par rapport aux femmes politiques. D’un côté, elles sont nombreuses à être vilipendées, avec des stéréotypes et appellations péjoratives, voire même des propos sexistes émanant des masculinités toxiques. De l’autre, les qualités attendues des femmes politiques dépassent la raison, en ce sens que ces femmes doivent être, en même temps, plus que parfaites. Comme Hagberg et al. (2021 : 39) proposent dans leur étude sur « les femmes de devant » au Burkina Faso : « Tout se passe comme si ces femmes doivent avoir de super pouvoirs et qu’elles sont à la limite, surhumaines ».
Premièrement, une femme leader doit être une organisatrice (kolabenna) ou une arrangeuse (kodilana) de choses. Il est souvent dit qu’elle est capable (a be se kola), pour faire allusion à un type particulier de compétence sur fond de dynamisme, de capacité à gérer les affaires comme elle le souhaite. Cette compétence à gérer efficacement les affaires attire les gens. Elle devient un pôle d’attraction qui fédère des attentes. Pour ce faire elle doit avoir un savoir parler convainquant, attractif et être à l’écoute de ses partisans et sympathisants. Cette capacité de mobiliser, de diriger et de motiver nécessite un dynamisme. Une stratégie de recrutement des partis politiques est « de courir après les femmes capables de rassembler les gens ».
Deuxièmement, une femme leader doit faire preuve d’une ouverture d’esprit. Une telle ouverture ne signifie pas simplement dire ce que les gens veulent entendre mais aussi prendre en compte les idées des autres, s’entendre avec les gens, accepter les idées des gens et adhérer aux initiatives des communautés. Troisièmement, elle doit être courageuse, car « une personne bonne à rien, sans ambition ne peut pas faire de la politique » (fugari te se ka politiki kè en bamanankan). Ceci implique une persistance ou plutôt une opiniâtreté à toute épreuve, car « un poste politique se dispute âprement, il se prend à chaud, surtout quand tu es en position de force, si tu laisses refroidir tu perds » (une élue de Sikasso). En politique, le combat est permanent et il ne faut pas abandonner. Cependant, le courage seul ne suffit pas. La femme politique doit être une battante ; en politique « un poste ne s’octroie pas il faut l’arracher » (jòyòrò te di i ma, i b’a ta). En outre, une force de caractère à toute épreuve et une audace pour saisir les opportunités sont indispensables pour faire de la politique.
Quatrièmement, la disponibilité semble être le fondement de la réussite sur le terrain politique pour la quasi-totalité de nos interlocutrices. C’est la question de la dimension sociale de la politique. Il s’agit d’être là pour sa communauté et connaitre ses préoccupations et aussi être présente pendant les activités politiques au sein du parti (réunions nocturnes, cas sociaux, mobilisation etc.).
Les tactiques de disqualification des femmes politiques construites sur la base d’intrigues font partie du jeu politique quotidien. Le recours à la médisance et aux accusations d’adultère est fait par certains hommes politiques pour dénigrer les femmes en bonne posture. Ces tactiques pourraient aisément être qualifiées de masculinités toxiques car ces ragots visent à détruire leurs carrières par les moyens les plus bas
Cinquièmement, il faut avoir les moyens financiers qui représentent un facteur important pour avancer et se faire élire dans sa commune. Pour les présidentes d’association, cela consiste aussi à fournir de l’assistance aux membres du groupement pendant leurs moments de joie ou de tristesse. Il n’est pas question de dire : « je n’ai pas le temps. Vous savez, j’ai pu avoir une base forte de femmes parce que je suis toujours à leurs côtés. J’ai l’habitude de me rendre jusqu’au Point-G à Bamako pour voir une de mes militantes ».
La femme politique doit être dévouée, se battre pour l’intérêt commun et renoncer à ses propres intérêts. Cette qualité renvoie à une participation active, car en tant que leader, la femme doit contribuer activement à la gestion des affaires de sa localité. Les femmes dites musocɛsirilew se retrouvent dans cette catégorie.
A titre d’exemple, une conseillère dans la commune de Moutougoula explique ses investissements dans les services sociaux de base de son village. « De 2017 à 2022, je payais un enseignant du village. A cause des contraintes financières j’ai arrêté. Mais quand la pompe du village se gâte, je la répare ».
La confiance en soi est un facteur important pour avoir celle des autres. La femme qui occupe la scène de devant doit avoir des capacités à mettre en oeuvre certaines activités allant dans le sens du changement. La manière dont une femme se conduit dans son foyer conjugal peut jouer sur sa carrière politique. Elle doit être respectueuse des valeurs familiales.
En même temps, la femme politique doit être capable d’avoir la capacité à débloquer les situations : « Une femme politique, c’est celle qui peut laisser son propre travail pour le travail collectif ». Elle doit être « décomplexée » (walawala, en bamanankan) ; cette notion renvoie au dynamisme, au courage, à la confiance en soi et à l’absence de peur devant un public, lors d’une réunion, n’importe où, cette femme peut s’exprimer sans complexe. Ceci est une qualité attendue des femmes politiques, ce qui semble être en contradiction avec l’humilité et la timidité qui est un comportement courant chez les femmes rurales.
La participation politique des femmes est entourée, d’une part, de discours normatifs, de propos moralisants et de paroles dénigrantes et, d’autre part, dans le cadre des attentes, d’une perception de femme idéale, presque surhumaine. C’est là où se situe toute l’ambiguïté de « faire la politique » pour ces femmes, navigant entre discours politiques, attentes sociales et pratiques quotidiennes.
Espaces de regroupement féminin comme tremplin politique
L’ouverture démocratique au Mali, à partir de 1991, a constitué un tournant majeur en matière de création des espaces de regroupement féminin. Ce contexte institutionnel étant devenu propice à leur émergence, des femmes ont commencé à s’organiser afin de saisir les opportunités démocratiques. Le renforcement de capacités des femmes, à travers des formations et des plaidoiries, auprès des partis politiques, organisées par les organisations de la société civile et les partenaires au développement, a donné plus de visibilité aux groupements féminins.
Les espaces de regroupement féminin existent partout à travers le pays : des associations, des tontines appelées en bamanankan tèkèrèninw/tègèrèni, arabani, samedini, des coopératives, des réseaux, etc. Des femmes, organisées en associations ou en coopératives, exploitent des espaces maraîchers dans la quasi-totalité des villages des sites d’étude, comme par exemple de Kita, Kati, Sikasso, Sirabala, Kolondiéba, Bougouni, Finkolo Ganadougou et Farakala. Ces regroupements, autour d’activités génératrices de revenus, ont été mis à profit pour offrir des opportunités de formations diverses, en l’occurrence celles d’amener les femmes à avoir confiance en elles-mêmes, pour être à mesure d’assumer, sans complexe, leurs responsabilités au sein de leur communauté.
Ces regroupements sont aussi des forces politiques et sociales dont la mobilisation est un facteur essentiel. Dans les regroupements féminins en milieu rural, tout comme en milieu urbain, la femme qui occupe la première position est appelée tonba (ton = association, ba = mère). Cette appellation contient toute la respectabilité sociale de celle qui la porte. Une femme est désignée tonba à cause de sa qualité de rassembleuse, sa crédibilité, sa respectabilité, son courage, sa capacité d’écoute, de conciliation et sa rigueur dans le respect des normes du ton. La présidente d’une tontine à Mountougoula explique comment elle est devenue tonba. « Je suis devenue tonba car c’est une dizaine de femmes du village qui sont venues me voir avec l’idée de ton et qu’elles voulaient que j’en sois la présidente. L’amour, la perspicacité et la confiance sont certainement des critères qui ont poussé ces dames à venir vers moi. »
Au début, les regroupements féminins, sous forme de ton, avaient pour objectif principal : une mobilisation à des fins de solidarité. Avec les projets de développement, des tons se sont transformés en associations avec une reconnaissance officielle, consacrée par l’acquisition d’un récépissé. Avec l’acquisition de ce document officiel, la tonba dirige désormais une association capable d’obtenir des financements. Par exemple, une femme a raconté comment son association est née : « Nous avons créé l’association pour aider les femmes à faire des activités génératrices de revenus. On procédait par des formations en savonnerie, en teinture et à la transformation des produits agricoles. La mise en place de ces activités m’a permis de regrouper les femmes de ma localité, en plus j’en profitais pour leur expliquer la politique. Parfois, je démarchais les maris pour avoir leur approbation enfin de faire participer leur femme au vote ».
Crise et transition en attente des élections
La crise sécuritaire et la transition politique en cours ont également opéré des changements au sein des mouvements politiques et de la société civile. Elle a modifié l’orientation politique de certaines femmes à travers le mouvement An b’i kɔ (« Nous te soutenons »), une nouvelle formation politique qui soutient le régime de la transition. A Mountougoula, des femmes de ce mouvement ont plus de visibilité aujourd’hui que celles de l’ADEMA-PASJ ou du RPM.
Ces regroupements sont aussi des forces politiques et sociales dont la mobilisation est un facteur essentiel. Dans les regroupements féminins en milieu rural, tout comme en milieu urbain, la femme qui occupe la première position est appelée tonba (ton = association, ba = mère). Cette appellation contient toute la respectabilité sociale de celle qui la porte. Une femme est désignée tonba à cause de sa qualité de rassembleuse, sa crédibilité, sa respectabilité, son courage, sa capacité d’écoute, de conciliation et sa rigueur dans le respect des normes du ton. La présidente d’une tontine à Mountougoula explique comment elle est devenue tonba
La présidente du bureau local du mouvement a déjà une expérience politique. Elle était candidate aux législatives de 2013 : « Mes objectifs pour la promotion des femmes, convergent avec An b’i kô. […] Ce sont les femmes qui sont les vraies actrices de la politique. Elles participent et bougent dans tous les sens lors des élections. Mais après, elles sont les premières à être oubliées. Si nous arrivons à avoir quelqu’une qui veut se présenter à la Mairie, nous allons la soutenir » (Présidente An b’i kɔ, Mountougoula).
L’exemple suivant de l’itinéraire politique d’une femme politique illustre l’extrême complexité du processus de visibilité : sortir de l’anonymat, être vue, percer et se maintenir. A force de côtoyer les acteurs politiques, cette femme a été sollicitée parce qu’elle était la présidente d’une association. « Les sollicitations ont été si fortes que je me suis finalement décidée à m’impliquer dans la vie politique, avec le Mouvement Citoyen ». Ainsi, en 2004, pour la première fois, elle a voulu se présenter mais son mari n’a pas accepté. En 2007 aux législatives, elle a voulu participer, mais cette fois-ci ce n’était plus le mari, mais plutôt les pressions politiques et sociales. « On m’a dit tu n’as personne derrière toi. Dès lors j’ai compris qu’il me fallait pouvoir mobiliser des électeurs et j’ai fait créer des associations dans la plupart des quartiers et villages de la commune de Sikasso ».
En 2009, elle a finalement réussi à se faire inscrire sur une liste d’une alliance de quatre partis (ADEMA-PASJ, Mouvement Citoyen, URD, RPM). Elle était en quatrième position, parce qu’il y avait un transfuge d’un parti qui a été placé à la tête de leur liste des candidats. « Je devais donc non seulement me battre pour être élue, mais aussi pour tous ceux qui étaient avant moi sur la liste. Néanmoins, j’ai été élue ».
En 2013, le Mouvement Citoyen a commencé à s’essouffler, alors elle avec son mari ont adhéré à l’ASMA-CFP. Elle a été candidate aux législatives, mais n’a pas été élue. Par contre, aux municipales de 2016, elle a été candidate de l’ASMA-CFP et a été élue. Elle est entrée au bureau communal comme 3ème adjointe au maire. En 2021, elle a démissionné de l’ASMA-CFP : « parce qu’on a imposé un autre candidat pour les législatives de 2020. En politique, il y a tous les possibles. Je sais qu’un autre parti va me solliciter ». Cette capacité à rebondir est assez fréquente chez des femmes politiques qui arrivent à « percer et se maintenir ». Lorsqu’on ne veut pas d’elle quelque part, elle va voir ailleurs, en emportant avec elle tout son électorat.
Le quota
Dans une étude comparative sur la participation politique des femmes au Botswana et au Rwanda – une démocratie multipartite stable en Afrique australe et un État d’Afrique de l’Est de plus en plus autoritaire – Bauer et Burnet démontrent qu’au Botswana, la sensibilisation a été faite, mais le pays enregistre toujours une faible représentation parlementaire des femmes, tandis qu’au Rwanda, des sièges parlementaires réservés aux femmes, en plus des quotas volontaires, ont conduit à une assemblée majoritairement féminine. A cet effet, les auteurs suggèrent qu’un État démocratique n’est pas nécessairement plus susceptible d’adopter des quotas de genre ou d’avoir plus de femmes au parlement qu’un État moins démocratique, car dans les systèmes à parti unique dominés par une démocratie limitée, les femmes élues sont en mesure de représenter les intérêts des femmes.
En ce qui concerne le quota, Dahlerup propose qu’il est crucial de distinguer trois instances de promotion des femmes : la poule des candidates, souvent appelées aspirantes ; les candidates qui se présentent sur les listes électorales ; et les élues. A chaque instance, il y a des tentatives de récupération politique.
Au Mali, la loi 52/2015 ne mentionne pas le mot « quota ». Nous avons décrit toutes les tractations aux différents niveaux en amont et en aval des élections. Nous avons également documenté une transformation en cours, en ce qui concerne la participation politique des femmes, que nous appelons un changement à bas bruits. Au milieu de tous les problèmes et crises auxquels la société politique malienne est confrontée, il y a un changement qui s’est opéré sans trompettes ni tambours et sans trop attirer l’attention des observateurs politiques de la scène nationale. Ce changement à bas bruits a une forte probabilité d’ouvrir davantage l’arène politique locale aux femmes.
Vers le souterrain politique ?
Au moment de clore cette étude (août 2025), les incertitudes en ce qui concerne la participation politique des femmes maliennes sont grandes. D’un côté, le changement à bas bruits est en cours et des femmes ont pu « arracher » un certain pouvoir politique formel, notamment dans les conseils communaux. Même au CNT, des femmes « députées par intérim » sont plus nombreuses que celles de la législature 2013-2020. Par contre elles sont toujours loin des 30% prescrits par la loi 52/2015.
De l’autre côté, tous les partis politiques ont été dissouts par décret présidentiel le 13 mai 2025, suite à des « Assises nationales » et des « concertations populaires ». Le gouvernement de transition a invoqué une volonté de préserver « l’unité nationale » dans un contexte de crise sécuritaire (avec la lutte contre le terrorisme) et une révision de la Charte des partis politiques. Les partis politiques se sont néanmoins mobilisés contre ce qu’ils considèrent comme un tournant encore plus musclé au Mali. Il y a eu des arrestations à la suite de la suspension des partis politiques.
Dans un tel contexte, au nom de la refondation et de la lutte contre l’insécurité, le sort des femmes politiques est étroitement lié au destin du pays. Actuellement, le terrain politique s’est rétréci dans la sphère publique et la classe politique « se cherche ». En quelque sorte, il nous semble que le terrain politique est de plus en plus devenu « souterrain » au Mali. Cependant, indépendamment de l’avenir incertain pour « faire la politique », notre étude démontre que pour tout pouvoir politique malien, aujourd’hui et demain, la question de la participation politique des femmes reste posée. C’est pourquoi, au Mali comme ailleurs, le plafond de verre ne peut pas être brisé, de façon spectaculaire, une fois pour toute, mais il se brise, « petit à petit », dans des combats et engagements quotidiens.
