Auteur : Frédérick Madore
Site de publication : shs.hal.science
Type de publication : Rapport
Date de publication : 2022
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Le Bénin a subi sa toute première attaque djihadiste en mai 2019 avec l’assassinat d’un guide béninois et l’enlèvement de deux touristes français dans le parc de la Pendjari. Depuis novembre 2021, les régions au nord du Bénin et du Togo endurent des assauts de plus en plus fréquents attribués à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et la Jamaat Nusrat al Islam wal Muslimin (JNIM ou Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM). En effet, le Bénin aurait été la cible de 28 attaques visant des membres des forces de défense et de sécurité et des civils dans ses zones frontalières. Au Togo, dans la nuit du 10 au 11 mai 2022, une attaque djihadiste contre le poste militaire de Kpékpakandi dans le nord du pays fit au moins huit morts et treize blessés. Le 13 juin 2022, le gouvernement togolais décrétait l’«état d’urgence sécuritaire » dans la région des Savanes. À la mi-juillet, des offensives simultanées dans plusieurs localités firent plusieurs morts parmi les civils.
Un nombre croissant de rapports et d’analyses ont souligné divers facteurs pouvant contribuer à la propagation de l’extrémisme religieux et du djihadisme dans les pays côtiers du golfe de Guinée. Parmi ceux-ci se trouvent la porosité des frontières, la présence de réseaux criminels, le manque de coordination des États de la région et l’insuffisance de services publics. D’autres évoquent les conflits fonciers entre agriculteurs et pasteurs transhumants, les réserves fauniques et forestières qui servent de refuge aux djihadistes et la stigmatisation communautaire touchant particulièrement les Peuls, exacerbée par les groupes d’autodéfense. Le style de gestion du parc de la Pendjari et du parc W au Bénin par African Park Network, qui crée des tensions avec les communautés locales, et la diffusion du salafisme sont également mentionnés.
Selon des données de 2013, l’islam est pratiqué par 27,7 % de la population béninoise. Au Togo, en l’absence de statistiques officielles musulmanes togolaises et béninoises entretiennent également des relations passablement étroites.
Dérives autoritaires et exactions par l’État au nom de la lutte contre le terrorisme
Dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, plusieurs études ont montré comment des États autoritaires en Afrique subsaharienne ont pu atténuer les pressions internationales en faveur de la démocratisation grâce à des stratégies d’«extraversion ». Ces processus ont assuré la survie de leur régime et affaibli les opposants nationaux. Il est d’autant plus essentiel de le souligner puisque les principaux bénéficiaires de l’aide occidentale au développement, à la sécurité et à la coopération militaire sont les États les plus directement impliqués dans la lutte contre l’extrémisme violent et les mouvements djihadistes.
Le 16 octobre 2017, le populaire imam Djobo Mohamed Alassani, dit Alfa Hassan Mollah, originaire de Sokodé, fut arrêté. Coordonnateur du PNP dans la région centrale, cet imam était connu depuis longtemps pour ses prédications acerbes contre le pouvoir. Son incarcération a déclenché une vague de violence entre des habitants de Sokodé et les forces de l’ordre. Les imams Djobo Mohamed Alassani et Alfa Abdoul Wahid de Bafilo – dont les liens avec PNP sont connus et qui avait été arrêté le 22 octobre – furent finalement libérés en décembre. Quant à Atchadam, accusé de «trouble à l’ordre public» et d’«incitation à la haine», l’opposant s’est exilé vers la fin de 2017 et vit dans la clandestinité depuis.
Ceci n’a toutefois pas empêché le gouvernement de continuer à dénoncer l’extrémisme du PNP et de son leader dans les médias nationaux et internationaux, comme l’a fait le président togolais lui-même, sans équivoque, dans une entrevue accordée à Jeune Afrique en décembre 2017. Il avait alors affirmé voir l’influence de réseaux islamistes radicaux derrière le PNP. Le ministre OuroKoura Agadazi avait pour sa part accusé Atchadam, sur les ondes d’une radio locale, d’être le responsable d’un mouvement agissant selon le même «mode opératoire que celui de réseaux djihadistes de la sous-région»8. La menace du terrorisme a aussi été invoquée par le gouvernement pour justifier l’adoption d’une série de mesures, entre décembre 2018 et août 2019, restreignant la liberté d’expression et de manifestation.
En août 2020, une enquête menée par les journaux Le Monde et The Guardian révélait l’utilisation par l’État togolais du logiciel israélien «Pegasus» pour espionner les téléphones portables d’opposants, de militants de la société civile et même de leaders religieux.
Si le Togo n’a toujours pas expérimenté d’alternance politique, le Bénin est souvent cité en exemple pour le dynamisme et la stabilité de sa démocratie. En effet, ce pays a connu trois transferts pacifiques du pouvoir depuis la Conférence nationale souveraine de 1990. Toutefois, le président Patrice Talon, élu en 2016 et réélu en 2021, est accusé d’avoir opéré un virage autoritaire et de recourir au système judiciaire pour emprisonner des opposants sous couvert d’accusations de terrorisme. En raison de l’adoption d’un nouveau code électoral et d’une nouvelle charte des partis politiques visant à assainir le paysage politique, les législatives d’avril 2019 s’étaient tenues sans aucun parti de l’opposition, une première depuis près de 30 ans.
La présidentielle d’avril 2021 s’est déroulée elle aussi dans un contexte très tendu. Les dossiers des principaux candidats de l’opposition furent écartés par la Commission électorale nationale autonome (CENA), ne retenant seulement que ceux de Patrice Talon et de deux opposants peu connus du grand public.
En août 2020, une enquête menée par les journaux Le Monde et The Guardian révélait l’utilisation par l’État togolais du logiciel israélien «Pegasus» pour espionner les téléphones portables d’opposants, de militants de la société civile et même de leaders religieux
Les leaders musulmans et «l’épouvantail salafiste»
La menace que constituerait le salafisme n’est pas seulement instrumentalisée par les États, mais aussi par des leaders musulmans eux-mêmes. C’est notamment le cas de certains dirigeants des organisations faîtières islamiques des deux pays. Depuis sa création en 1963, l’Union musulmane du Togo (UMT) est considérée par l’État comme le seul interlocuteur officiel de la communauté musulmane. Cette organisation s’est historiquement caractérisée par sa proximité avec la famille Gnassingbé. En effet, nombre de ses responsables ont été d’anciens hauts fonctionnaires, ministres ou politiciens très proches des cercles du pouvoir.
Son actuel président, Inoussa Bouraïma, qui gouverne l’association depuis 2007, fut ministre sous Eyadéma et candidat défait pour le Rassemblement du peuple togolais (RPT) aux législatives de 1994. Quant à l’Union islamique du Bénin (UIB), fondée en 1966, ses dirigeants ont, eux aussi, affiché un soutien presque indéfectible aux différents régimes en place.
Dans ce contexte, des responsables de l’UIB et de l’UMT ont utilisé l’épouvantail du salafisme pour discréditer les demandes de réformes de la «nouvelle» génération, qui critique de plus en plus ouvertement le leadership exercé par leurs aînés. Le cas de l’UIB est très éloquent. Au printemps 2019, Ibrahim Ousmane, l’imam principal de la mosquée centrale de Cotonou Jonquet – l’une des deux plus importantes de la ville, fut élu député à l’Assemblée nationale. Sa candidature provoqua un schisme au sein de l’UIB dont il était le premier vice-président. En mars, en l’espace de deux jours, deux présidents furent nommés par des congrès concurrents se disputant la tête de cette organisation. Le 15 avril, le président Talon lui-même orchestrait une séance de réconciliation hautement médiatisée avec les protagonistes de la crise.
Sans entrer dans les détails de cette crise interne, des responsables de longue date de l’UIB avaient soutenu que les jeunes étudiants formés dans les pays arabes, qui étaient parmi les «dissidents», connaissaient mal le «contexte béninois», une société laïque et multiconfessionnelle dans laquelle les musulmans sont minoritaires. Ils avaient aussi fait valoir que les jeunes sont facilement manipulables par les prêcheurs «salafi», «radicaux» et «sectaires» provenant du Nigeria et du Niger, et dont la popularité représente une menace pour la cohabitation religieuse. Ce fut en ce sens qu’un membre du Conseil supérieur de l’islam au Bénin regroupant les «hauts dignitaires» de l’UIB m’avait fait part de son «inquiétude» face à la tentative des Salafis de «manipuler les jeunes» pour «arracher l’Union islamique du Bénin dans la main des anciens» et «imposer des choses qui seront difficiles à gérer», car ce sont «des gens qui sont trop violents».
De manière similaire au Togo, en 2016, l’UMT, préoccupée par la progression du salafisme auprès des jeunes, avait lancé une campagne nationale de lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Le titre éloquent utilisé par le portail d’information de la République du Togo pour un article sur l’initiative – «Ni wahhabites ni salafistes, mais togolais» – contribuait à renforcer une dichotomie entre un islam togolais soi-disant pacifique et le salafisme extrémiste, étranger et même violent. Le texte soulignait qu’«une forme d’islam voit ainsi le jour avec des codes vestimentaires et de nouveaux interdits. Elle séduit les jeunes, mais inquiète l’UMT, adepte d’un islam de tolérance. La campagne d’information qu’elle va lancer a donc pour but de recadrer certains musulmans tentés par le wahhabisme ou le salafisme.»
Plusieurs médias et analystes donnent souvent l’impression que la propagation du salafisme – fréquemment identifiée comme un risque pour la cohabitation religieuse et menant à l’essor du djihadisme – est un phénomène récent dans la région côtière, favorisé par les ONG islamiques des pays du Golfe. Pourtant, bien que le champ islamique au Bénin et au Togo demeure largement dominé par le courant Tijaniyya et, dans une moindre mesure, la Qadiriyya, le salafisme ou le wahhabisme – quel que soit le nom qu’on lui attribue – ainsi que le rejet des pratiques soufies telles que le mawlid (célébration de l’anniversaire du prophète) et la vénération des saints sont présents au Bénin et au Togo depuis des décennies.
À partir des années 1990, la libéralisation politique et sociale permet à un nombre croissant d’ONG islamiques d’opérer plus activement au Togo et au Bénin. C’est le cas de la World Assembly of Muslim Youth (WAMY) et Al Muntada, souvent associés au salafisme. On peut aussi noter la popularité de prêcheurs haoussa provenant du Niger et du Nigeria ainsi que la présence d’un mouvement izala important à Malanville au nord-est du Bénin. Quoiqu’il en soit, au cours des dernières années, nombre d’associations et de leaders musulmans ont fréquemment plaidé pour que la majorité non musulmane et les politiciens ne fassent pas d’amalgame entre islam et terrorisme. Plusieurs initiatives ont été organisées en ce sens dans les deux pays. Il reste néanmoins à voir si ces interventions ont eu un réel impact.
Plusieurs médias et analystes donnent souvent l’impression que la propagation du salafisme – fréquemment identifiée comme un risque pour la cohabitation religieuse et menant à l’essor du djihadisme – est un phénomène récent dans la région côtière, favorisé par les ONG islamiques des pays du Golfe. Pourtant, bien que le champ islamique au Bénin et au Togo demeure largement dominé par le courant Tijaniyya et, dans une moindre mesure, la Qadiriyya, le salafisme ou le wahhabisme – quel que soit le nom qu’on lui attribue – ainsi que le rejet des pratiques soufies telles que le mawlid (célébration de l’anniversaire du prophète) et la vénération des saints sont présents au Bénin et au Togo depuis des décennies
Au Bénin et au Togo, les présidents Talon et Gnassingbé ont ainsi pu consolider leur pouvoir, leurs principaux opposants ayant été muselés ou emprisonnés. Les prochaines échéances électorales au Bénin auront lieu en janvier 2023 avec la tenue des législatives. La présidentielle de 2026 sera dans la ligne de mire puisque la Constitution ne permet pas au président Talon de solliciter un troisième mandat. Au Togo, les élections régionales, prévues initialement en 2022, ont été reportées à 2023 et devraient conclure le processus de décentralisation entamé il y a quelques années.
Par ailleurs, la surveillance accrue des musulmans dans le contexte de la guerre contre le terrorisme affecte également le statut et l’engagement politique des minorités musulmanes dans le golfe de Guinée comme en témoignent les cas du Bénin et du Togo. Ceci est d’autant plus important alors que les leaders musulmans béninois et togolais, généralement réputés pour leur quiétisme, expriment plus ouvertement leurs préoccupations concernant la discrimination religieuse et le favoritisme de l’État envers le christianisme.
