« Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du Jnim au Mali », c’est le titre d’un article de recherche publié par le REcAP (Réseau de recherche et d’action pour la paix), qui regroupe plusieurs organisations, centres de recherche, think tanks travaillant sur l’Afrique de l’Ouest et le Bassin du lac Tchad. Porté par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), le Réseau Ouest Africain pour l’Édification de la Paix (WANEP) et le Conseil danois pour les réfugiés (DRC), bénéficiant du financement de l’Union européenne, le REcAP soutient les travaux effectués par des chercheurs de ces régions. On doit l’étude que je partage avec vous aujourd’hui à deux chercheurs : Mahamadou Bassirou Tangara, maître de conférences à l’université des sciences sociales et de gestion de Bamako et Ibrahima Poudiougou, anthropologue social travaillant sur l’écologie politique et la violence armée en Afrique de l’Ouest.
Les auteurs rappellent que le blocus n’est pas une nouveauté dans le Sahel : « Dans l’histoire des régions centrales du Mali, expliquent-ils, les blocus contre des villages et des villes figurent parmi les récits des guerres passées. Qu’ils soient oraux ou écrits par des historiens et chroniqueurs depuis le 17e siècle jusqu’au début du 20e, la mémoire populaire des conflits de Ségou, du Macina, de Bandiagara, souligne le blocus comme une stratégie guerrière facilitant la reddition de territoires rebelles. »
Pour les groupes armés extrémistes actuels, le blocus sert de dispositif violent de contrôle d’un espace donné. Il devient un moyen ordinaire de pression, visant à contraindre les populations locales non coopératives à engager un dialogue ou à se soumettre à leur autorité. Il oblige également les forces armées régulières à revoir leurs dispositifs sécuritaires et leurs stratégies de lutte contre ces groupes, face aux effets dévastateurs de ces blocus sur les communautés locales. Au Mali, les blocus ne concernent plus seulement des villages ou des villes moyennes et s’étendent désormais aux axes routiers, les routes nationales reliant les principales villes et les routes secondaires reliant des villages entre eux et vitales pour le commerce et l’activité économique.
Les auteurs décrivent avec précision la méthodologie adoptée pour ce travail de recherche dans des contextes sécuritaires très sensibles. L’étude a adopté une approche comparative entre deux zones du Mali où la Katiba Macina, affiliée au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), a renforcé son influence ces dernières années : les régions de Bandiagara-Mopti et celle de Ségou. L’étude s’est concentrée plus spécifiquement sur les localités de Marébougou (cercle de Djenné), Kori-Maoundé (cercle de Bandiagara), ainsi que le pont Parou-Songobia, situé sur la route nationale n° 15 reliant Bankass à Bandiagara. Les chercheurs ont interrogé prioritairement des personnes qui jouent des rôles d’interface ou d’intermédiation au sein de leur communauté : imams, présidents d’associations de jeunes, présidentes d’associations de femmes, agents d’organisations non gouvernementales, transporteurs et animateurs de radios communautaires…
Marébougou, village de la commune de Femaye, situé dans le cercle de Djenné, dans la région de Mopti, abritant une population principalement composée de Bozo et Bamanan, disposait d’un marché local très actif. Entre juillet et août 2021, les groupes armés djihadistes ont exigé l’instauration de la charia comprenant les prélèvements forcés (zakât) sur les récoltes et le bétail, l’interdiction de la musique, la restriction des cérémonies et l’imposition du port du voile pour les femmes. Face au refus de la population d’appliquer ces injonctions et de signer un pacte avec la Katiba Macina, le village a été placé à partir d’octobre 2021 sous un blocus total pendant six mois, interdisant toute entrée ou sortie au-delà d’un périmètre de 500 mètres.
Ce blocus a eu des conséquences profondes et multiples sur la vie du village, provoquant un isolement total, rompant les circuits commerciaux et interdisant l’accès aux marchés voisins. Il s’est accompagné aussi de violences ciblées : « assassinats d’éleveurs autour du village, meurtres de cultivateurs dans les champs, enlèvements massifs de bétail et agressions contre les femmes, souvent battues lorsqu’elles s’aventuraient en brousse pour chercher du bois de chauffe. Ces attaques ont également conduit à la fermeture de l’école et à la désintégration progressive de la vie sociale et communautaire… » Marébougou a ensuite été soumis à un blocus partiel à la suite de l’acceptation d’un pacte de soumission avec la Katiba Macina et d’une opération des forces armées maliennes au début de 2022.
L’étude met en lumière les différences observées entre des localités soumises aux pressions des groupes djihadistes. Le village de Saye, qui se situe dans la région de Ségou, majoritairement composée de Bamanan, aux côtés de communautés peules et bozo, incarne « une résistance farouche et continue », selon les termes des auteurs. Les habitants ont refusé catégoriquement toute forme de pacte avec la katiba Macina. Ils ont organisé une défense locale sous l’autorité de figures traditionnelles et de chasseurs. Depuis 2023, la mise sous blocus du village a profondément désorganisé la structure économique et sociale, mettant quasiment fin au commerce qui jouait un rôle clé dans l’économie de Saye grâce aux foires hebdomadaires.
Le contexte est encore différent à Kori-Maoundé, village situé dans la commune de Pignari Bana, le long de l’axe Bandiagara-Sévaré, dans la région de Mopti, dont la population est composée principalement de Dogon et de Peul. Le village est situé dans une zone d’influence du mouvement Dan Na Ambassagou, groupe d’autodéfense structuré dans la région de Bandiagara. La présence de ce groupe empêche tout dialogue avec les djihadistes. Mais la posture de résistance « expose la population à des représailles indirectes, notamment des attaques ciblées, des restrictions de mobilité et une réduction drastique de l’espace agricole », expliquent les chercheurs. Kori-Maoundé illustre selon eux « la situation critique des villages du pays Dogon : un espace historiquement dynamique et interconnecté, aujourd’hui pris dans l’étau des violences armées, des blocus et de l’isolement, avec une économie locale désarticulée et une vie sociale profondément déstructurée ».
L’étude ne manque pas d’évoquer l’impact des blocus sur l’éducation : « Dans les villages de Kori-Maoundé, Marébougou et Saye, l’école représentait bien plus qu’un lieu d’apprentissage : elle était un espace de cohésion, de projection vers l’avenir et de lien avec l’État. Avant la crise, les établissements scolaires, bien que modestes, fonctionnaient avec régularité. Avec l’arrivée des groupes armés, tout a basculé. Les enseignants ont été contraints de fuir, les écoles ont fermé et les enfants se sont dispersés… »
Pourquoi des études comme celle-ci sont essentielles ? Parce qu’elles décrivent les réalités, documentent des faits, permettent de saisir le vécu mais aussi l’état d’esprit des personnes qui ont vu le contexte de leur existence changer radicalement et qui ne voient toujours pas de signes d’amélioration de la situation. Parce qu’on est loin de la distorsion des faits, des discours creux et des opinions tranchées qui s’affranchissent de toute référence au réel. Les chercheurs, les vrais, qui sont intellectuellement honnêtes, exposent leur méthodologie sans dissimuler les limites de l’exercice. Ils apportent des connaissances et suggèrent des pistes d’action qui devraient servir de base à la prise de décision par les acteurs politiques nationaux, qui sont aujourd’hui les généraux au pouvoir au Mali.
La réalité décrite par cette étude, insécurité, immobilité forcée, mais aussi délitement économique, social et éducatif concerne une bonne partie des régions du Mali. Il est certes essentiel de reconnaître et de saluer la résilience des communautés depuis de longues années, mais la résilience ne dessine aucunement une perspective de changement de trajectoire. Ce commentaire est bien sûr le mien et n’engage en rien la responsabilité des auteurs de cette étude remarquable.
