Quel bonheur de revoir Bamako et la terre malienne après quelques années. Quel plaisir de revoir quelques amis, très peu, en raison de la brièveté de ce passage consacré à l’activité phare annuelle de l’organisation Initiative LED : l’académie de leadership du Mali. Une centaine de jeunes Maliennes et Maliens, sélectionnés à travers un processus rigoureux et exigeant, se retrouvent sur un site unique pour une semaine d’apprentissages sur des thèmes variés, accompagnés par une vingtaine d’intervenants de domaines d’expertise divers, majoritairement des hauts cadres maliens du secteur public, du secteur privé, d’organisations internationales, de la société civile, et quelques invités non Maliens.
J’eus le privilège de figurer dans cette deuxième catégorie et d’intervenir en deux temps pendant cette semaine extraordinairement intense pour les jeunes participants, qui devaient notamment travailler en groupes pendant toute une nuit sur la structuration de projets à impact social et économique. Ils avaient visiblement moins d’énergie le samedi au moment de la clôture de cette académie, mais ils sont repartis, chacune et chacun, dans leurs localités respectives, dans plusieurs régions du Mali, avec de nouvelles aptitudes, de nouveaux savoirs, de nouvelles idées sur ce qu’ils peuvent faire de leur temps et de leur vie. Avec de nouveaux regards sur la complexité de la situation et des dynamiques dans leur pays qui fait partie de ce Sahel et de cette Afrique de l’Ouest qui continuent à s’enfoncer dans une insécurité durable, dans des trajectoires politiques, économiques, sociales et sociétales incertaines. Avec de nouveaux amis dispersés sur l’immense territoire malien, avec lesquels des contacts seront maintenus, des liens dont certains déboucheront sur des initiatives collectives.
Alors voici un court extrait ce que j’ai dit à ce groupe de jeunes lors du discours de clôture que je fus invité à délivrer, sur le thème : leadership à impact, de l’engagement citoyen à la transformation systémique :
Nous devons rester concentrés sur nos priorités nationales, régionales, continentales, tout en sachant que le suivi et l’effort de compréhension de tout ce qui change partout dans le monde sont aussi cruciaux pour nos futurs. C’est pour cela que le besoin de leaders motivés, déterminés, résilients, mais aussi ouverts en permanence à des apprentissages nouveaux, à des connaissances nouvelles, est encore plus vital dans les pays africains qu’ailleurs. Nous devons trouver des réponses à des problèmes complexes avec des moyens limités, ou très limités.
Mais nous semblons ne pas arriver à trouver des réponses à des problèmes relativement simples. Je suis beaucoup plus choqué par ce que j’observe dans des administrations, dans des entreprises publiques et même privées, dans nos lieux de fourniture de services publics de base, comme des postes d’accueil inexistants, des bureaux non rangés, des archives mal tenues, des manières de traiter des dossiers qui ne changent pas au fil des années et des décennies, des lenteurs que personne ne cherche à réduire pour ne pas perdre du temps aux citoyens, la même tolérance pour les passe-droits, pour le mépris de ceux qui n’ont pas de parents ou d’amis pour les aider dans des démarches administratives, et bien sûr la propreté notamment des toilettes.
Oui j’aime bien donner l’exemple de l’état des toilettes dans beaucoup de bâtiments publics dans les capitales de nombre de pays de la région. C’est un indicateur sérieux de l’attention qu’on porte aux biens publics, aux services publics, de l’image que l’on veut donner d’un État, et de ce qu’il devrait incarner… Si nous ne pouvons pas résoudre des problèmes qui ne requièrent pas des moyens supplémentaires mais juste l’envie de faire les choses du mieux possible, une réflexion permanente sur comment on peut faire mieux dans un service, dans une entreprise, dans un marché, dans une boutique, dans une mairie, dans un entrepôt, dans une école, dans une université, si nous ne pouvons pas gagner en efficacité, en rapidité, en justice, dans ce que nous faisons, à tous les niveaux, du plus bas au plus haut de l’échelle, pourquoi pensons-nous être capables de résoudre des problèmes complexes ?
Dans un monde qui va si vite, et qui est interconnecté, avec des acteurs qui font des bonds technologiques fabuleux chaque année, et qui sont à la recherche constante de gains d’efficacité, comment pensons-nous pouvoir tirer davantage parti de nos ressources naturelles ? Comment pensons-nous arriver à la transformation systémique si nous ne pouvons pas d’une année à l’autre montrer dans chaque domaine, ce que nous avons pu changer comme manière de faire pour produire de meilleurs résultats économiques et sociaux ?
Le Mali, et les autres pays de la région, ont besoin de leaders à impact qui inspirent, qui donnent l’exemple, qui dessinent des chemins d’avenir séduisants et structurés, mais ils ont aussi besoin de gestionnaires, de managers exigeants et de femmes et d’hommes œuvrant dans tous les domaines qui comprennent que chacun a un rôle à jouer, que chacun a des talents, des aptitudes à faire valoir et à mettre au service de la communauté, qui comprennent que la poursuite des intérêts personnels ne doit pas se faire au détriment de l’intérêt général…
J’ai aussi rappelé aux jeunes réunis au Centre de formation des collectivités territoriales qui a accueilli cet événement que ce sont pas des mots et des documents de projet qui impactent la réalité. C’est la transformation des mots, des idées, des documents, en actions réalisées avec passion, exigence et un souci constant de l’excellence dans ce qu’on fait. Dans tous les détails de ce qu’on fait.
J’ai enfin insisté sur une dimension centrale du leadership à impact : le rapport au savoir et à l’apprentissage tout au long de la vie. Les neurosciences ont établi quelque chose de fondamental : le cerveau humain reste plastique tout au long de la vie, capable donc de se nourrir de nouvelles connaissances pour générer de nouvelles idées. Le leadership à impact exige une hygiène intellectuelle : lire, écouter, débattre, apprendre en permanence, y compris en dehors de ses domaines de confort. L’usage maîtrisé et pragmatique du téléphone connecté à Internet, aujourd’hui enrichi par les outils d’intelligence artificielle, constitue pour la génération actuelle un levier majeur pour l’apprentissage continu et l’acquisition de savoirs à tout moment de la vie.
Il nous faut toujours rappeler que la réalité d’un pays est toujours faite d’une infinité de nuances, de situations, qui ne peuvent jamais se résumer à une image, à un narratif flatteur ou, au contraire, à un récit catastrophiste. Les défis quotidiens sont redoutables pour une majorité de Maliens, notamment hors de Bamako, où les manifestations et les conséquences de l’insécurité rendent la vie très difficile.
Des activités transformatrices comme cette académie de leadership, portée par Abdoulaye Yaro, le fondateur de l’organisation Initiative LED, et son équipe dévouée, montrent que le découragement n’est pas une option. Pendant ce court séjour, j’eus aussi le plaisir de visiter, aux côtés d’Alioune Ifra Ndiaye, son fondateur, le nouveau site du Complexe Culturel BlonBa à Baco Djikoroni, quartier populaire de Bamako, qui vient juste de reprendre ses activités après douze ans de fermeture.
Figure majeure de la vie culturelle malienne, Alioune Ndiaye est un autre modèle d’engagement, de courage et de résilience qui a toujours considéré la culture comme un moyen puissant pour ancrer le vivre-ensemble, pour renforcer l’esprit critique, pour valoriser la jeunesse et pour encourager l’engagement citoyen. Le Mali, le Sahel, et ses peuples, qui ne peuvent et ne veulent pas se détacher de leurs voisins, se relèveront par la culture et par l’investissement résolu dans la stimulation intellectuelle des jeunes et des enfants.
