Comme le dit Jad Abumrad, dans la description du deuxième épisode du remarquable podcast qu’il lui consacre, Fela fait penser à un mélange de Bob Marley et de Mandela. Comme chacune de ces figures à l’héritage puissant et intemporel, FelaAnikulapo Kuti est bien sûr unique. Une créativité musicale et artistique exceptionnelle, un engagement social et politique total. Il ne faut évidemment pas chercher le côté Mandela de Fela dans son parcours de vie personnelle, dans ses excès et sa démesure, mais dans ses combats contre l’injustice, l’oppression, la violence, le mépris de la dignité humaine, et toutes les formes de colonialisme. Le titre de ce podcast en anglais en 12 épisodes, « No fear man », « l’homme qui n’a pas peur », dans le pidgin anglais du Nigeria, résume bien la folle vie de Fela, ponctuée autant par sa production musicale prolifique et sa popularité exceptionnelle que par des arrestations, des séjours en prison, une confrontation permanente avec les pouvoirs militaires qui se sont succédé au Nigeria, pendant les décennies 1970 et 1980.
Le fondateur de l’afrobeat a été célébré lors d’une cérémonie spéciale organisée à Los Angeles aux États-Unis le 31 janvier à la veille de la 68ème cérémonie des Grammy Awards récompensent l’excellence artistique et technique dans l’industrie musicale. Il est devenu le premier artiste africain à recevoir, à titre posthume, le Lifetime Achievement Award, un prix spécial qui honore l’ensemble de la carrière d’artistes qui ont eu une influence exceptionnelle. Quelques mois plus tôt, l’album Zombie de Fela avait été intronisé au Grammy Hall of Fame, un honneur réservé aux œuvres d’une importance historique, culturelle ou artistique durable.
Lorsque Fela sort cet album en 1976, il est déjà une star au Nigeria et au-delà, reconnue comme l’inventeur de l’afrobeat, une fusion des rythmes traditionnels yoruba, du highlifeghanéen, du jazz, du funk et de la soul. Fela fait de l’afrobeat une arme culturelle et politique. Il chante en pidgin anglais, accessible à toute la population, et dénonce de manière très explicite la corruption, la mauvaise gouvernance, les injustices sociales, les séquelles du colonialisme culturel et le néocolonialisme.
À Lagos, Fela Kuti, né Olufela Olusegun Oludotun Ransome-Kuti, crée son lieu emblématique: l’« Afrika Shrine », salle de concert et boîte de nuit, située dans un périmètre plus grand, celui que Fela a appelé la Kalakuta Republic, domaine comprenant des logements, un studio d’enregistrement, des espaces communautaires. Il imagine ce complexe comme une enclave de liberté, une république indépendante. La chanson « Zombie » est une satire féroce de l’armée et des dictatures militaires. Fela compare les soldats nigérians à des « zombies » incapables de penser par eux-mêmes, qui ne font que recevoir et exécuter des ordres illégaux, violentant sans limite les citoyens qu’ils sont censés protéger.
La réponse du pouvoir militaire fut terrible. Le 18 février 1977, plus d’un millier de soldats encerclent la Kalakuta Republic, détruisent le matériel et tout ce qui peut l’être, agressent Fela et tous ceux qui ne réussissent pas à fuir. La mère de Fela, qui a alors 77 ans, est jetée d’une fenêtre depuis le deuxième étage par des soldats. Gravement blessée, elle décède l’année suivante en avril 1978. Traumatisé mais jamais à court d’inspiration et de courage, Fela organise en septembre 1979 une protestation symbolique devant le siège du gouvernement militaire alors dirigé par un certain Olusegun Obasanjo. Il porte et dépose un cercueil représentant la dépouille de sa mère devant la caserne. Il répond aussi par ce qu’il sait faire le mieux. Après le titre « Sorrow, Tears and Blood » (Tristesse, pleurs et sang), qu’il sort dès 1977, viennent les titres « Unknown Soldier » et « Coffin for Head of State» (cercueil pour chef d’État) en 1981.
La mère de Fela qui fut victime de la brutalité des militaires en 1977 était la principale inspiration du combat politique de son fils. Funmilayo Ransome-Kuti est une figure majeure de l’histoire politique, sociale et féministe du Nigeria. À la fin des années 1940, elle mène une campagne massive contre la fiscalité coloniale imposée aux femmes, jugée injuste et arbitraire. Elle s’oppose aussi frontalement à l’autorité traditionnelle d’Abeokuta, soutenue par l’administration coloniale britannique, en dénonçant la corruption et l’exclusion des femmes du pouvoir. Le père de Fela, Isaac Oludotun Ransome-Kuti, était quant à lui un pasteur anglican respecté, éducateur et musicien, promoteur de l’adaptation de la musique occidentale chrétienne aux langues et sensibilités africaines. L’éducation musicale rigoureuse du père et l’engagement politique de la mère ont forcément influencé le parcours du fils.
Fela, c’est une longue liste de titres aussi forts les uns que les autres autant par le rythme effréné que par les textes et les thèmes abordés. « Water No Get Enemy» est une métaphore sur l’eau, indispensable et universelle ; « Beasts of No Nation» est une dénonciation explicite de l’impérialisme et des élites mondiales. Dans «Teacher Don’t Teach Me Nonsense », Fela critique le système éducatif et appelle à une réappropriation de la sagesse africaine contre des modèles importés déconnectés de la réalité locale. Dans « Shuffering and Shmiling », Fela critique l’usage de la religion pour faire accepter l’injustice sociale. ITT (International Thief Thief) est une attaque frontale contre les élites locales et les grandes entreprises occidentales qui s’associent pour voler les ressources africaines. Dans « Beasts of No Nation», qui sort en 1989, Fela dénonce l’hypocrisie et le cynisme des dirigeants influents de l’époque, comme Ronald Reagan, Margareth Thatcher, Peter Botha… Fela meurt en août 1997. Ses funérailles, organisées le 12 août 1997, rassemblent plus d’un million de personnes à Lagos.
Que dirait Fela du Nigéria, de l’Afrique et du monde d’aujourd’hui? Quel mot aurait-il trouvé pour qualifier Donald Trump? Que dirait Fela de l’état du Nigeria en 2026? De la violence sans limite des groupes armés, qu’il s’agisse de ceux qui se réclament du jihadisme et qui brûlent des villages entiers et leurs habitants ou de ceux qui ne s’embarrassent pas de justifications idéologiques pour semer mort et désolation ? Que dirait Fela de la réputation toujours aussi mauvaise des forces de sécurité? Des pratiques politiques nocives observables à l’approche de toutes les élections ? Que dirait-il de la faiblesse du Nigeria face aux grandes et même aux moyennes puissances du monde alors qu’il aurait pu et dû faire partir de ce club et porter la voix et les intérêts de toute l’Afrique sur la scène mondiale ?
Fela aurait eu au moins autant de raisons aujourd’hui que dans les années 1970 et 1980 d’appeler à la résistance face aux injustices. Mais il aurait probablement deux ou trois motifs de satisfaction. Le fait que le Nigeria ne soit pas revenu à l’ère des régimes militaires purs et durs, même s’il n’est pas définitivement à l’abri. Le fait qu’un acteur privé nigérian ait enfin pu doter le pays d’une méga raffinerie capable de capter une part importante de la valeur tirée de l’immense richesse pétrolière du pays et d’impulser une dynamique économique positive. Et enfin le fait que le soft power africain dans le monde soit incarné depuis une dizaine d’années ou plus par le prodigieux succès des stars nigérianes comme Burna Boy et bien d’autres. S’il faut distinguer l’afrobeats actuel de l’afrobeat originel de Fela et de ses héritiers directs, l’influence de Fela Kuti est partout. Elle symbolise la puissance culturelle africaine. Et elle est partie pour être éternelle.
