La première règle : « Attaquer en premier, attaquer, attaquer. Ne jamais se mettre sur la défensive, être toujours à l’offensive ». La deuxième : « nier en bloc, ne jamais admettre une faute, ne jamais s’excuser ». La règle numéro 3 : « revendiquer la victoire, ne jamais accepter la défaite, affirmer avoir gagné même en cas de défaite évidente ou d’échec ». Ces règles sont celles que Donald Trump, jeune employé de l’empire immobilier de son père, au début des années 1970, a apprises auprès de son mentor, Roy Cohn, redoutable avocat, prêt aux pires manœuvres pour gagner. Roy Cohn, qui fut le bras droit du sénateur Joseph McCarthy qui donna son nom au maccarthysme, une traque impitoyable des fonctionnaires, intellectuels et artistes soupçonnés de sympathies communistes, apparaît clairement comme la personne qui a façonné Trump ou qui a en tout cas le plus influencé sa trajectoire professionnelle et personnelle, lui permettant d’atteindre ses objectifs.
J’ai eu la chance de voir le film « The Apprentice », profitant d’un vol suffisamment long pour ce moment de détente et de culture générale, un peu glaçant cependant. Le titre est inspiré du show télévisé à succès que présenta Donald Trump et qui le fit connaître partout aux Etats-Unis. Réalisé par Ali Abbasi, réalisateur danois d’origine iranienne, le film est sorti en salle en octobre 2024 aux Etats-Unis, à moins d’un mois de l’élection présidentielle américaine opposant Donald Trump à la candidate du parti démocrate Kamala Harris, élection remportée haut la main, comme chacun sait, par l’ancien magnat de l’immobilier, de retour à la Maison Blanche depuis le 20 janvier 2025.
Le film ne plut évidemment pas au président qui le qualifia aimablement de « travail bâclé, diffamatoire et politiquement dégoûtant ». Ce que montre le film de l’ascension de Donald Trump bien avant son entrée en politique n’était en effet pas flatteur, sauf si l’on considère que le seul fait de gagner, la capacité à faire prévaloir ses intérêts personnels, quoiqu’il en coûte, quelles que soient les implications pour les autres, est une merveilleuse qualité. Les trois règles transmises au jeune Donald Trump par Roy Cohn — attaquer sans relâche, nier systématiquement, s’approprier toute victoire et ne jamais admettre de défaite — ne sont pas seulement des tactiques de communication.
Ces règles constituent une véritable philosophie de l’action politique fondée sur le mépris ou la forte relativisation de l’importance de la vérité, la négation de la responsabilité des actes que l’on pose et l’instrumentalisation permanente d’autrui. Cohn, décédé en 1986 alors que la relation avec le futur président des Etats-Unis s’était progressivement dégradée, considérait la vérité comme un jouet que l’on pouvait manipuler à sa guise. Il était en quelque sorte l’un des géniteurs de ce qu’on appelle aujourd’hui des « faits alternatifs », le précurseur de l’époque de la post-vérité, celle qui est en train de s’imposer partout, avec le puissant amplificateur des algorithmes des réseaux sociaux.
L’ascension de Donald Trump, telle que la retrace le film « The Apprentice », illustre avec une acuité troublante ce que signifie exercer le pouvoir en dehors de tout ancrage éthique. Ce qui était à l’origine un manuel de survie dans les milieux d’affaires new-yorkais des années 1970 est devenu, une fois transposé dans l’espace politique et au plus haut niveau du pays le plus puissant du monde, un mode de gouvernance qui teste la solidité des institutions démocratiques et, on le voit aujourd’hui, un mode de gouvernance qui ajoute des guerres aux guerres existantes, de l’incertitude aux incertitudes existantes, des angoisses à celles qui nous taraudent déjà dans toutes les régions du monde.
La dernière illustration en date et en cours est donnée par la guerre déclenchée par gouvernements d’Israël et des Etats-Unis en Iran, avec des conséquences dévastatrices sur tous les continents, en plus des destructions directes de vies humaines, y compris d’enfants, et d’infrastructures vitales en Iran et au Liban. Le bilan humain de la guerre était estimé début avril à au moins 3500 morts en Iran, 1 400 au Liban sous les bombes israéliennes, des dizaines de civils israéliens tués, et 13 soldats américains.
Un article du New York Times publié le 7 avril dernier et signé par Jonathan Swan et Maggie Haberman — deux journalistes d’investigation de référence – dresse le portrait d’un président qui a pris une décision de guerre majeure en se fiant à « ses propres instincts » et au plaidoyer agressif du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, malgré des avertissements des services de renseignement sur le risque d’échec stratégique et de dommages à l’économie mondiale. L’article donne des détails sur les réunions qui ont précédé la prise de décision de commencer la guerre.
Le vice-président J.D. Vance aurait été la voix la plus critique au sein du cercle rapproché du président, avertissant Trump qu’une guerre contre l’Iran pourrait provoquer un chaos régional et des pertes humaines considérables, et que les électeurs qui avaient soutenu le ticket Trump-Vance en 2024 en raison de la promesse de ne pas lancer de nouvelles guerres se sentiraient trahis. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth était, sans surprise, le partisan le plus ferme des frappes, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio était décrit comme « ambivalent ». La décision finale a été prise à Mar-a-Lago, dans la résidence privée du président, où ce dernier a réuni ses principaux conseillers militaires et du renseignement d’un côté de sa résidence pendant qu’une fête se déroulait de l’autre côté, raconte les journalistes du New York Times.
La trajectoire de la gouvernance Trump et ses répercussions internationales livrent à l’Afrique trois leçons d’une urgence particulière. La première est celle de l’impératif de l’anticipation. Cela suppose d’investir résolument dans l’expertise africaine en géopolitique et en relations internationales, pour lire les dynamiques mondiales. L’ascension et la gouvernance politique incarnées par Trump inspirent, encouragent, renforcent, motivent des centaines d’acteurs politiques déterminés à conquérir le pouvoir puis à gouverner en s’affranchissant de tout cadre éthique. Partout dans le monde. La grave erreur serait de penser que la dynamique actuelle disparaîtra avec la présidence Trump et qu’elle ne concerne que les Etats-Unis.
La deuxième leçon est celle de la robustesse institutionnelle : les réformes nécessaires visent à la fois à porter au pouvoir des dirigeants compétents et soucieux de l’intérêt général, et à construire des garde-fous capables de protéger nos États contre les dérives de très mauvais leaders. La troisième leçon, peut-être la plus fondamentale, est celle des écosystèmes de l’avenir : éducation, formation, culture, science, recherche et innovation constituent le socle sur lequel une société construit durablement sa capacité à gouverner son destin et à s’adapter aux chocs de tous ordres. Sur ces fronts, les initiatives sont nombreuses à travers le continent, portées par des femmes et des hommes déterminés à bâtir un avenir meilleur. Il nous appartient d’en faire encore davantage pour valoriser, promouvoir et contribuer à mettre à l’échelle ce qui peut l’être.
