

Aicha Fall
La recrudescence de l’accès aux services financiers en Afrique de l’Ouest constitue l’une des mutations économiques et sociales les plus significatives observées ces dernières années. Les données issues de la base Global Findex publiée par la Banque mondiale pour l’année 2021 indiquent que près de 45 % des adultes en Afrique subsaharienne disposent désormais d’un compte auprès d’une institution financière ou via un service de monnaie électronique, contre environ 33 % sept ans plus tôt. Cette dynamique régionale traduit l’effet conjugué de l’urbanisation progressive, des stratégies publiques d’inclusion financière et de la diffusion rapide des solutions numériques. Toutefois, elle ne correspond pas à une convergence des trajectoires nationales.
En Côte d’Ivoire, plus de 4 adultes sur 10 sont intégrés aux circuits financiers formels, soutenus par un réseau bancaire dense, une économie relativement diversifiée et une adoption étendue des services digitaux, tandis qu’au Niger, environ 1 adulte sur 5 seulement dispose d’un compte. Cette situation est liée à la prépondérance de l’économie informelle, à une couverture bancaire restreinte et à des niveaux de revenu plus faibles. La bancarisation ouest-africaine se déploie ainsi dans un environnement contrasté, où la montée des outils numériques coexiste avec des structures économiques et sociales persistantes, et où l’ouverture d’un compte ne recouvre ni les mêmes usages ni la même intensité selon les contextes nationaux, oscillant entre intégration progressive dans des systèmes financiers structurés et recours ponctuel à des instruments de paiement de subsistance.
Cartographie d’une inclusion financière fracturée
Les disparités entre États ouest-africains découlent principalement de l’organisation des économies nationales et de la densité des infrastructures financières. Dans des pays tels que la Côte d’Ivoire, le réseau d’agences bancaires est développé et soutenu par un cadre réglementaire favorable, comme le stipule, le rapport du Fonds monétaire international de 2021 sur le pays. Cette configuration facilite non seulement l’ouverture de comptes, mais également l’usage effectif des services financiers pour le paiement, l’épargne et l’accès au crédit. Les populations bénéficient d’un environnement où la bancarisation est facilitée par la proximité des institutions et la diversité des produits proposés.
Les données issues de la base Global Findex publiée par la Banque mondiale pour l’année 2021 indiquent que près de 45 % des adultes en Afrique subsaharienne disposent désormais d’un compte auprès d’une institution financière ou via un service de monnaie électronique, contre environ 33 % sept ans plus tôt
Dans l’espace ouest africain non membre de l’UEMOA, le Ghana présente un un niveau d’accès aux services financiers sensiblement plus avancé. Selon Global Findex 2021, 60 % des adultes ghanéens disposent d’un compte auprès d’une institution financière ou d’un service de monnaie électronique. Cette proportion élevée s’explique par la diffusion précoce des services financiers numériques, l’intégration du paiement électronique dans les usages quotidiens et un cadre réglementaire favorable à l’innovation financière. À l’échelle régionale, le cas ghanéen met en évidence le rôle déterminant des politiques publiques combinées à l’essor des infrastructures numériques dans l’élargissement de l’accès à ce type de services.
Certains pays côtiers affichent des niveaux intermédiaires, révélateurs d’une transition inachevée. Au Nigeria, première économie de la sous-région, les données de la Banque mondiale issues de Global Findex 2021 indiquent que 45 % des adultes possèdent un compte formel ou mobile. Malgré la taille du marché et le dynamisme du secteur bancaire, l’accès reste freiné par des inégalités territoriales marquées, une forte informalité et des écarts persistants entre zones urbaines et rurales. Cette situation souligne que le poids économique d’un pays ne se traduit pas mécaniquement par une affiliation financière généralisée.
À l’inverse, le Niger cumule plusieurs contraintes qui ralentissent la pénétration des services financiers. L’économie reste fortement rurale et informelle, la distribution géographique des agences bancaires est limitée et les revenus moyens contraignent l’adoption de services cadrés. D’après le rapport de 2025 du Fonds monétaire international sur le Niger, l’accès à des comptes bancaires est limité non seulement par l’infrastructure mais aussi par le manque de confiance dans les institutions et par des niveaux d’éducation financière encore modestes. Ces éléments conjugués expliquent pourquoi, malgré les efforts déployés, les taux restent bas et l’usage des comptes formels peu régulier.
Ces divergences s’expliquent aussi par les stratégies nationales. La Côte d’Ivoire a mis en œuvre des politiques actives d’intégration des populations aux services bancaires, soutenues par des campagnes de sensibilisation et la digitalisation des services. Le Niger et d’autres pays sahéliens peinent à reproduire ces conditions, ce qui se traduit par un accès plus limité aux instruments financiers, une participation réduite aux systèmes de crédit et une utilisation moins régulière des services existants. Ces écarts révèlent une fracture régionale où les pays côtiers, plus urbanisés, progressent rapidement, tandis que les pays sahéliens restent freinés par des contraintes structurelles.
Selon Global Findex 2021, 60 % des adultes ghanéens disposent d’un compte auprès d’une institution financière ou d’un service de monnaie électronique. Cette proportion élevée s’explique par la diffusion précoce des services financiers numériques, l’intégration du paiement électronique dans les usages quotidiens et un cadre réglementaire favorable à l’innovation financière
Dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, certains pays se distinguent par une plus forte pénétration des services financiers. Au Bénin, les indicateurs font apparaître une part significative de la population qui a accès à des comptes formels ou à des services de monnaie électronique. Selon les informations fortifiées dans le rapport annuel de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest sur la situation de l’inclusion financière dans l’UEMOA pour l’année 2020, le taux de bancarisation élargie atteignait 78,9 %. Cette proportion met en lumière la capacité d’un pays aux structures institutionnelles relativement bien développées et à la diffusion des technologies numériques, à intégrer une part importante de sa population dans les circuits financiers, bien au-delà des seuls centres urbains. Elle reflète également le rôle des services de paiement mobile et de portefeuille électronique dans la réduction des obstacles traditionnels à l’accès bancaire.
Le numérique comme vecteur de reconfiguration des usages budgétaires
L’essor des technologies financières a considérablement élargi l’accès aux services bancaires, surtout pour les populations traditionnellement exclues. Selon le rapport de la Banque mondiale de 2022 intitulé Financial Consumer Protection and Fintech in Sub-Saharan Africa, plus de la moitié des nouveaux comptes ouverts en Afrique subsaharienne sur la période récente l’ont été via des plateformes numériques. Ces services ont permis de contourner certaines limites des systèmes classiques et d’offrir des prestations accessibles à distance, souvent par simple téléphone mobile.
En Afrique de l’Ouest, des plateformes comme Orange Money, MTN Mobile Money et Wave ont transformé l’expérience des usagers, facilitant les paiements, les transferts et l’épargne, même dans les zones isolées. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest note dans son rapport annuel sur les services financiers numériques dans l’UEMOA (2023) que l’utilisation de la monnaie électronique a permis d’élargir l’accès aux services pécuniaires, notamment pour les femmes et les jeunes générations qui restent souvent marginalisés dans les circuits traditionnels. Ces outils offrent des perspectives nouvelles mais introduisent également des contraintes en matière de supervision et de sécurité, nécessitant des cadres réglementaires adaptés et une vigilance prépondérante pour protéger les usagers et la stabilité des systèmes financiers.
La Côte d’Ivoire a mis en œuvre des politiques actives d’intégration des populations aux services bancaires, soutenues par des campagnes de sensibilisation et la digitalisation des services. Le Niger et d’autres pays sahéliens peinent à reproduire ces conditions, ce qui se traduit par un accès plus limité aux instruments financiers, une participation réduite aux systèmes de crédit et une utilisation moins régulière des services existants. Ces écarts révèlent une fracture régionale où les pays côtiers, plus urbanisés, progressent rapidement, tandis que les pays sahéliens restent freinés par des contraintes structurelles
Au Sénégal, la diffusion des services financiers numériques a contribué à élargir l’accès aux instruments monétaires au cours des dernières années. Selon les données compilées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest dans ses publications sur l’inclusion financière au titre de l’année 2020, le taux de bancarisation élargie atteignait 55 % cette année, porté en grande partie par la progression rapide de la monnaie électronique. L’usage des portefeuilles mobiles s’est imposé comme un vecteur central d’accès aux paiements et aux transferts, notamment pour les ménages à revenus modestes. Cette configuration révèle une dynamique où les solutions numériques complètent le réseau bancaire traditionnel sans s’y substituer entièrement.
L’échelle régionale comme levier de structuration
Les efforts de bancarisation s’inscrivent également dans des initiatives institutionnelles à l’échelle régionale. Au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, les autorités monétaires encouragent la digitalisation des services et la coordination des politiques d’incorporation. Une étude de la Banque africaine de développement de 2024 souligne que l’accès aux services formels ne doit pas se limiter à l’ouverture d’un compte mais doit s’accompagner d’une participation régulière et d’une utilisation effective des instruments financiers.
Ces démarches mettent l’accent sur l’intégration des services bancaires classiques et numériques pour stimuler la croissance économique et l’insertion sociale. Elles recommandent des programmes d’éducation à la gestion de l’argent pour accroître la maîtrise des produits, l’accès au crédit et la participation des ménages et des entreprises aux systèmes formels, tout en garantissant la sécurité et la fiabilité des transactions.
L’usage des portefeuilles mobiles s’est imposé comme un vecteur central d’accès aux paiements et aux transferts, notamment pour les ménages à revenus modestes. Cette configuration révèle une dynamique où les solutions numériques complètent le réseau bancaire traditionnel sans s’y substituer entièrement
Une impulsion d’ouverture encore traversée par des lignes de discontinuité
L’évolution de la bancarisation en Afrique de l’Ouest illustre un mouvement de transformation graduel mais tangible. La numérisation et l’émergence des fintech ont permis à un nombre croissant de citoyens d’accéder à des services financiers, refondant profondément l’impulsion d’inclusion monétaire. Cependant, les écarts entre pays et entre populations urbaines et rurales restent importants. L’ampleur des contraintes structurelles et institutionnelles impose aux États et aux acteurs régionaux de combiner innovations technologiques et renforcement des capacités des systèmes bancaires classiques.
La progression de l’intégration économique doit donc être lue comme un processus complexe où coexistent des succès palpables et des défis persistants. Les instruments numériques constituent un levier décisif mais leur intégration dans un cadre réglementaire solide et leur usage effectif par les populations détermineront la durabilité de ces mutations. La mise en place de politiques cohérentes et de dispositifs de protection des utilisateurs, ainsi que l’accompagnement de la population dans l’éducation financière, reste incontournable pour consolider ces acquis et réduire les fractures qui subsistent dans la sous-région.
Crédit photo : Afrique sur 7
Aicha Fall a rejoint l’équipe de WATHI en novembre 2025 en tant que chargée de recherche en économie, statistiques et finance. Son travail porte principalement sur l’analyse des politiques économiques et des dynamiques financières, avec une attention particulière portée aux données et à leur interprétation dans le débat public. Journaliste économique et financière, elle a notamment collaboré avec Polytechnique Insights, Parlons Finance, Certifive, Seneweb, Afrique XXI, Décideurs Magazine et Le Parisien Matin, où elle a développé une expertise dans le décryptage des enjeux macroéconomiques et financiers. Son parcours mêle recherche, analyse et production de contenus destinés à éclairer la prise de décision publique. Aicha est titulaire d’un master en journalisme multimédia à l’ISFJ de Paris, et d’un master de l’UFR droit, économie et gestion, spécialité politique internationale, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
