Les grand-messes internationales se succèdent et avec elles les discours des dirigeants d’un monde fragmenté, angoissé, où tous ceux qui le peuvent s’arment ou se réarment aussi vite que possible. Tandis que des dizaines de chefs d’État ou de gouvernement et des hauts responsables militaires, en majorité européens, se sont retrouvés du 13 au 15 février à Munich en Allemagne pour la conférence annuelle sur la sécurité internationale, les dirigeants africains se retrouvaient à Addis-Abeba en Éthiopie pour le 39ᵉ sommet ordinaire de l’Union africaine qui s’est ouvert le 14 février et s’est refermé le lendemain.
Le thème de la Munich Security Conference de cette année est explicite : « Un ordre international en pleine destruction », qui reprend le titre du rapport 2026 publié en amont de la rencontre, intitulé « Under Destruction », disponible en ligne. En Afrique, le sommet de l’UA a un thème moins sombre, « Assurer une disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », mais ce sont bien les conflits armés dévastateurs en cours et les tensions qui se multiplient dans chacune des régions du continent qui auront été les principaux sujets de discussion.
L’organisation International Crisis Group a publié un document bien utile qui identifie sept dossiers prioritaires qui devraient mobiliser l’Union africaine, même si sa capacité d’action est considérablement limitée par le poids des puissances non africaines impliquées et par les divisions nombreuses au sein du continent. Au premier rang des dossiers prioritaires, la guerre qui déchire le Soudan depuis trois ans, ponctuée par des atrocités massives et immondes qui ne semblent plus choquer grand monde, même sur le continent. Sur cette tragédie au Soudan, je recommande fortement une tribune dense et riche en propositions concrètes publiée sur le site de WATHI par l’ancien Commissaire de l’Union africaine chargé de la paix et de la sécurité Saïd Djinnit et l’ancien directeur du Département paix et sécurité de l’Union africaine El-Ghassim Wane.
Viennent ensuite dans la liste de Crisis Group les tensions vives entre le Burundi et le Rwanda dans le contexte des ramifications du conflit en République démocratique du Congo, la crise sécuritaire dans le Sahel, le spectre d’une nouvel affrontement armé entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’insécurité en Somalie, la crise sécuritaire et politique au Cameroun et l’instabilité et la violence qui menacent toujours le Soudan du Sud. Le document de Crisis Group rappelle tous les atouts dont dispose l’Union africaine, y compris son architecture très élaborée de paix et de sécurité, mais il est très lucide sur ce qu’on peut attendre actuellement de l’organisation continentale : « À un moment où l’UA est plus nécessaire que jamais, elle est sans doute plus faible qu’elle ne l’a jamais été depuis sa création au début du siècle », peut-on lire dans le rapport.
Alors que les défis auxquels l’organisation est confrontée sont reconnus depuis longtemps par ses États membres, notamment par le comité qui avait été piloté par le président rwandais Paul Kagame pour proposer des réformes de l’UA : l’incapacité répétée à mettre en œuvre ses propres décisions, une perception de pertinence limitée pour les citoyens, une division du travail peu claire entre elle-même et les communautés économiques régionales, des méthodes de travail inefficaces au sein de la Commission de l’UA, le sous-financement chronique et la dépendance excessive à l’égard du financement des partenaires non africains.
Crisis Group observe que les propositions de réformes n’ont jusque-là pas été mises en œuvre de manière significative et donne l’exemple de la mobilisation des ressources : « Malgré une décision prise en 2015 selon laquelle les États africains s’efforceraient de financer entièrement l’organisation d’ici 2020, délai qui a ensuite été reporté à 2025, les partenaires internationaux continuent de financer 64 % du budget total de l’UA, qui s’élève à environ 700 millions de dollars. Une recommandation de 2016 visant à ce que tous les États appliquent une taxe de 0,2 % sur certaines marchandises afin d’augmenter les contributions à l’UA n’a pas été respectée par la plupart d’entre eux. Seuls dix-sept des 55 États membres prélèvent cette taxe, qu’ils utilisent pour payer leurs contributions obligatoires. »
Ce qu’il faut dire clairement, qu’il s’agisse de l’UA ou des communautés économiques régionales, c’est que les principales raisons de leur affaiblissement et de leur manque d’efficacité relèvent du leadership politique défaillant et du manque de sérieux au niveau des États membres, y compris de ceux qui devraient être les moteurs de l’intégration africaine de par la taille de leur population et de leur économie. Ces pays sont eux-mêmes confrontés à de tels défis internes que leurs dirigeants n’accordent qu’une attention distraite au respect de leurs engagements régionaux et continentaux. Il me semble utile de rappeler que les cinq pays les plus peuplés du continent en 2026 sont le Nigeria, l’Éthiopie, l’Égypte, la République Démocratique du Congo (RDC) et la Tanzanie. Leurs défis internes, sécuritaires, politiques et économiques sont considérables. Si on ajoute le critère de la taille de l’économie mesurée par le Produit intérieur brut, s’ajoutent l’Afrique du Sud et l’Algérie.
Les dirigeants africains et encore davantage les hauts fonctionnaires civils et militaires, les chercheurs, les acteurs de la société civile, ceux qui ne se préoccupent pas seulement de la conservation du pouvoir politique, des privilèges et du court terme, devraient prendre la mesure des risques d’un rétrécissement encore plus important des marges de manœuvre des pays du continent dans le monde qui prend forme. Dans son discours d’ouverture de la conférence de Munich, le chancelier allemand Friedrich Merz a affirmé que le « monde tel que nous le connaissions » et l’ordre mondial fondé sur des règles n’existent plus, laissant place à une ère de grandes rivalités entre les puissances.
Celui qui avait le plus clairement décrit la réalité du moment, tout en nuançant celle du passé parfois idéalisé de l’ordre mondial régi par des règles, est le Premier ministre canadien Marc Carney dans sa prise de parole lors du sommet de Davos en janvier dernier. J’en cite un extrait :
« Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. Les grandes puissances peuvent se permettre d’agir seules. La taille de leur marché, leur capacité militaire et leur pouvoir leur permettent d’imposer leurs conditions.
Ce n’est pas le cas des puissances moyennes. Lorsque nous ne négocions qu’au niveau bilatéral avec une puissance hégémonique, nous négocions en position de faiblesse. Nous acceptons ce qui nous est proposé. Nous nous faisons concurrence pour être les plus accommodants. Ce n’est pas de la souveraineté. C’est faire semblant d’être souverain tout en acceptant la subordination. Dans un monde marqué par la rivalité entre les grandes puissances, les pays intermédiaires ont le choix : soit se faire concurrence pour obtenir des faveurs, soit s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids. »
Une des questions les plus importantes qu’on devrait se poser en Afrique est la suivante : si les puissances moyennes comme le Canada, les pays européens comme l’Allemagne et la France, ou encore la Turquie, ont peur d’être au menu et non autour de la table, quelle place pensons-nous que les grandes, les moyennes et les petites puissances réservent aux pays qui sont objectivement aujourd’hui les plus faibles du monde mais qui disposent d’une partie non négligeable des ressources naturelles indispensables à toutes ces économies gourmandes et insatiables?
