Alors qu’un nouveau sommet sur l’intelligence artificielle s’est tenu du 16 au 20 février en Inde, qu’on ne parle que de secteurs à haute intensité technologique et qu’on s’interroge légitimement sur ce que cette folle course à l’IA signifie pour les pays africains et leurs populations, il peut paraître curieux de parler de poissons. Et pourtant nous ne devons jamais perdre de vue que même l’IA ne sait pas et ne saura pas au moins à court et à moyen terme fournir aux êtres humains les aliments qui assurent leur survie. A priori, nous aurons toujours besoin de manger des produits diversifiés autant que possible, partout dans le monde.
Les poissons constituent une part essentielle des produits alimentaires et représentent peut-être l’illustration la plus forte de ce que nous devons à la nature. Ou plus exactement le rappel que tout ce qui assure notre survie nous vient de la nature. En Afrique, 22% des protéines animales disponibles viennent des produits de la mer et des eaux douces, plus de 50% dans certains pays, en particulier en Afrique de l’Ouest. Nous ne nous inquiétons pas beaucoup de la disponibilité des poissons et de tout ce que nous mangeons aujourd’hui pour les prochaines générations, parce que nous avons le sentiment que ce que la nature nous offre est intarissable.
Nous avons publié il y a quelques semaines sur le site de WATHI une tribune d’un chef d’entreprise mauritanien qui présente le Fishery Improvement Project (FIP), projet d’amélioration des pêcheries, une initiative pour le développement d’une pêche durable en Mauritanie. Aziz Boughourbal, le PDG d’une entreprise qui intervient principalement dans la pêche et les services maritimes et qui est pionnière en Mauritanie dans l’implantation d’usines de traitement de poissons pélagiques à terre, montre dans cette tribune qu’il y a un besoin pressant d’initiatives de régulation de l’activité de la pêche et que lorsque plusieurs acteurs publics, privés, régionaux, internationaux, se retrouvent pour examiner les menaces sur un secteur comme celui de la pêche, ou sur un sous-secteur spécifique comme celui des poissons dits pélagiques, on peut obtenir des résultats concrets qui bénéficient à tous.
Les poissons pélagiques qui sont des espèces vivant en eau libre proche de la surface sont au cœur des pêcheries ouest-africaines et constituent la base de l’alimentation humaine dans de nombreux pays. Ce sont des sources privilégiées de protéines animales à faible coût qui sont de ce fait essentielles pour la sécurité alimentaire. 70 % à 80 % des poissons pêchés en Afrique de l’Ouest sont des petits pélagiques, notamment les sardinelles. La tendance est inquiétante depuis quelques années concernant la population de pélagiques. Les captures de sardinelles rondes et plates ont été poussées à des niveaux historiquement bas à mesure que la pêche industrielle alimente les usines de farine de poisson qui absorbent une très grande part des prises.
En Mauritanie, dont la zone de pêche est extrêmement productive, une surexploitation massive des petits pélagiques – sardinelles, sardines, maquereaux notamment – transformés en farine et huile de poisson pour l’exportation, a conduit à une raréfaction des stocks. Avant 2021, jusqu’à 95 % des prises étaient converties en farine et huile de poisson, ce qui nuit à la disponibilité alimentaire locale. Plus de 60 usines de farine de poisson ont été construites le long des côtes d’Afrique de l’Ouest, entre le Sénégal et la Mauritanie, peut-on lire dans article de Pierre Jacquemot publié en septembre 2024 par la fondation française Jean Jaurès. C’est la prise de conscience de la raréfaction de la ressource qui a poussé des acteurs du secteur à rejoindre l’initiative du Fishery Improvement Project.
Dans sa tribune, l’entrepreneur mauritanien Aziz Boughourbal souligne l’importance économique de la pêche : « Ce pays a produit, en 2023, plus de 845 000 tonnes de poissons, faisant de lui le deuxième producteur et exportateur de produits de la mer en Afrique, avec près de 10,7 % des exportations africaines de poissons… Il génère d’importants effets en matière d’emplois directs et indirects, estimés à plus de 65 000 emplois directs et plus de 226 000 indirects». La pêche dans son ensemble a contribué à plus de 25% des recettes d’exportation de la Mauritanie et à plus de 10% des recettes publiques ces dernières années.
L’article décrit clairement les menaces à la pêche des petits pélagiques en Mauritanie. Le principal défi est la surpêche, les stocks de poissons de petite taille étant particulièrement vulnérables à une exploitation excessive en raison de leur cycle de vie court. La demande croissante de poissons pour l’exportation ainsi que la pêche non réglementée conduisent à un épuisement des stocks dans certaines zones. La pêche artisanale cible le moment et les zones où le pélagique vient près des côtes pour la reproduction tandis que les pratiques de pêche illégale, non déclarée et non réglementée demeurent un problème majeur dans des zones ouest-africaines, où des navires étrangers opèrent souvent sans respecter les quotas de pêche fixés par les autorités. Une autre difficulté majeure est le manque de données précises sur les stocks de petits pélagiques.
C’est pour faire face à tous ces défis que le Fishery Improvement Project, initiative lancée en 2010 au niveau international sous l’impulsion du World Wildlife Fund (WWF), associant ONG, scientifiques et entreprises du secteur, a été mis en œuvre en Mauritanie. L’initiative se concentre sur quatre axes clés : le renforcement des réglementations de la pêche en matière de quotas, de zones de pêche protégées et de surveillance des activités de pêche, l’adoption des méthodes de pêche durables pour réduire la capture d’espèces non ciblées et préserver la biodiversité marine, la collaboration avec les entreprises locales de transformation du poisson pour les aider à obtenir des certifications de durabilité et le renforcement de la recherche scientifique pour avoir des données plus précises sur les stocks de petits pélagiques et leur évolution.
Selon Aziz Boughourbal, le FIP a contribué significativement à une amélioration de la gestion des ressources halieutiques en Mauritanie, avec des progrès dans la lutte contre la pêche illégale, la transition vers des pratiques de pêche plus durables qui passe par la formation des pêcheurs à des techniques plus sélectives et l’engagement des entreprises de transformation dans des démarches de certification durable.
J’ai trouvé cette tribune particulièrement intéressante parce qu’elle émane d’un acteur du secteur privé qui souhaite partager l’expérience positive d’une initiative de régulation de son secteur d’activité, qui instaure des contraintes mais est essentielle pour protéger les ressources à moyen et à long terme, et parce que les défis auxquels le FIP essaie de répondre en Mauritanie sont les mêmes qui se posent dans tous les autres pays côtiers ouest-africains.
Ce type de contribution correspond parfaitement à la mission que s’est donné WATHI : attirer l’attention sur des questions d’intérêt général et montrer que dans tous les domaines, l’action collective ancrée dans des principes, dans les savoirs, dans la recherche scientifique, permet de trouver des réponses aux problèmes majeurs. La menace de l’épuisement des ressources halieutiques relève bien des menaces majeures. Alors oui, on peut et on doit parler de poissons et pas seulement de l’IA qui pourrait sans doute aider dans ce domaine aussi à mieux gérer les ressources mais qui ne remplacera pas les poissons et ses précieuses protéines.
