Comme je le soulignais dans la dernière chronique de l’année 2025, l’année 2026 s’annonçait aussi tourmentée que celle qui s’achevait alors en Afrique de l’Ouest, en Afrique et dans le monde. Après les premiers jours de cette nouvelle année, et la démonstration spectaculaire d’immoralité et de cynisme assumés de la part de la première puissance de la planète, on peut même craindre que les prochains mois soient particulièrement chaotiques. Il ne faut cependant pas s’intéresser seulement aux inquiétantes perspectives liées à la géopolitique mondiale et à ses répercussions dans toutes les régions du monde. L’universitaire kenyan Ken Opalo, professeur associé à l’université de Georgetown aux Etats-Unis, qui anime l’excellent blog « An Africanist Perspective » sur la plateforme Substack a identifié onze tendances et sujets d’intérêt pour l’Afrique en 2026.
Je partage avec vous ses observations sur le volet économique. Sur la base des prévisions les plus récentes de la Banque africaine de développement, il relève que les économies africaines enregistreront une forte croissance nominale en 2026. Pour la première fois dans l’histoire récente, en 2026, la croissance africaine projetée dépassera légèrement celle de l’Asie, 4,4 % contre 4,1 %. Elle sera tirée par les matières premières, en particulier les métaux. Après la pause due à la COVID-19, les économies africaines renouent avec plus de 25 ans de croissance continue enregistrée avant la pandémie.
Et même si la croissance économique annuelle n’est qu’un indicateur très limité pour appréhender l’évolution économique d’un pays et encore moins celle du bien-être collectif, il vaut mieux vivre dans des pays connaissant un taux de croissance économique fort plutôt qu’une stagnation ou pire, une récession. En particulier lorsque le revenu par habitant est faible ou très faible. Opalo cite des pays qui ont connu des crises économiques et financières récentes et qui se relèvent : le Ghana, qui profite de la hausse exponentielle du cours de l’or, l’Éthiopie malgré ses fragilités politiques et sécuritaires, ou la Zambie, gros producteur de cuivre. Des taux de croissance à deux chiffres pour les économies africaines seraient évidemment souhaitables pour créer massivement des emplois, mais Opalo a tout à fait raison de dire que «toute croissance est la bienvenue à ce stade ». Le taux de croissance économique à l’échelle africaine continuera à dépasser la croissance démographique, ce qui permet d’envisager une croissance du revenu moyen par habitant.
Ken Opalo fait un point spécifique sur deux grandes économies africaines, caractérisées par une croissance plutôt faible depuis de nombreuses années, le Nigeria et l’Afrique du Sud. La situation économique s’améliore dans le pays le plus peuplé du continent, le Nigeria, qui devrait connaître une croissance d’au moins 4,3 % en 2026, avec une hausse de la demande des consommateurs de plus de 7 %. Selon l’universitaire kenyan, « le remède de cheval prescrit par Bola Tinubu, le président nigérian, a peut-être failli tuer le patient, mais après deux années douloureuses, les Nigérians semblent prêts à bénéficier d’un soulagement grâce à l’amélioration des conditions macroéconomiques ». La monnaie nationale, le naira, restera a priori stable en 2026, malgré la pression à la baisse sur les prix du pétrole, et l’inflation devrait reculer à moins de 14 %, contre plus de 20 % en 2025.
Opalo estime qu’on peut maintenant qualifier de succès le pari à 20 milliards de dollars que le puissant entrepreneur Aliko Dangote a fait sur l’économie nigériane, en construisant une méga-raffinerie de pétrole, qui bouleverse le secteur après des décennies pendant lesquelles des groupes d’intérêts puissants ont bâti des fortunes immenses en se nourrissant des rentes provenant de l’exportations de pétrole brut, des importations de produits pétroliers raffinés et des subventions pour les carburants. Ces réseaux ont largement entretenu le sous-investissement dans les raffineries pour transformer localement le pétrole brut nigérian. Il n’est pas encore clair cependant, observe Opalo, si les réformes audacieuses des dernières années ont mis l’économie nigériane sur la voie d’une croissance solide et durable ou si la croissance prévue en 2026 n’est qu’une reprise après la forte contraction initiale qui a suivi l’arrivée au pouvoir de Bola Tinubu. Il est à peu près certain par contre que la dynamique de réformes ralentira à l’approche des élections générales de 2027.
Autre poids lourd économique du continent, en panne depuis des années, l’Afrique du Sud devrait connaître une amélioration de son taux de croissance au cours des trois prochaines années avec une projection de 1,7 % en moyenne. Les réformes devraient se poursuivre notamment dans le secteur de l’énergie, qui a longtemps freiné l’activité économique. Le gouvernement d’union nationale dirigé par le président Ramaphosa tient bon. Opalo souligne que Pretoria a bien résisté aux pressions tarifaires et politiques exercées par Washington en 2025. Il faut espérer que la focalisation sur l’Afrique du Sud du locataire de la Maison blanche et de ses puissants soutiens, notamment Elon Musk, ne finiront pas par déstabiliser l’économie et les équilibres politiques en Afrique du Sud.
Ken Opalo évoque aussi le rôle des matières premières dans les perspectives économiques du continent. L’année 2026 devrait confirmer le rôle absolument crucial de l’accès et de la valorisation des matières premières dans l’économie mondiale et dans la géopolitique mondiale. Ken Opalo estime que « l’incapacité à gérer efficacement les ressources naturelles limitées continuera à peser lourdement sur les économies africaines en 2026. La contrebande d’or ainsi que les erreurs politiques dans les secteurs des métaux et des produits agricoles réduiront les recettes potentiellement importantes des gouvernements dans une année qui s’annonce probablement exceptionnelle».
Il rappelle qu’il est important de replacer la richesse en ressources naturelles des États africains dans une perspective mondiale. Une de mes chroniques récentes sur les minéraux critiques appelait à la même prudence quant aux ressources naturelles africaines exceptionnelles et aux chances d’en faire bon usage à court et même à moyen terme. Bien qu’elle représente près de 17 % de la population mondiale, l’Afrique ne représentait en 2019 que 5,5 % de la production minière mondiale. En 2019, seuls deux pays africains, l’Afrique du Sud et le Nigeria, figuraient parmi les 20 premiers producteurs mondiaux de minéraux en valeur.
Malheureusement, il y a toujours un manque quasi général de réflexion stratégique sur le secteur des ressources en Afrique. Opalo donne l’exemple du trafic d’or qui continue à faire perdre des ressources énormes aux États producteurs qui ne profitent pas suffisamment de l’envolée du prix de l’or. On estime que le Ghana a vu disparaître 11,4 milliards de dollars d’or entre 2019 et 2023 et Madagascar près de 3 milliards de dollars du fait de la contrebande de l’or. Pour des pays africains qui ont des ressources publiques très faibles et des besoins immenses dans des domaines cruciaux comme l’éducation, la formation, et les infrastructures physiques, les profits tirés de l’exportation d’or, en partie illégale, qui échappent à la mobilisation fiscale représentent un manque à gagner ahurissant.
Opalo n’oublie pas d’évoquer la contrainte qui est sans doute la plus importante au développement des économies africaines. « Après des décennies de sous-investissement dans l’éducation, en 2026, la qualité du capital humain continuera de limiter la capacité des économies africaines à tirer parti de la réorganisation en cours de l’économie mondiale », écrit-il. Il rappelle que le désinvestissement dans l’enseignement supérieur dans les années 1970 et 1980 a été désastreux et estime que les économies africaines se trouvent dépourvues du capital humain de haute qualité nécessaire pour tirer parti des nouveaux modèles de demande mondiale.
Nous considérons à WATHI que les réformes et même des changements assez radicaux mais réalistes dans le domaine de l’éducation, de la formation, de la recherche, de la culture, devraient être la priorité constante parmi toutes les autres priorités. En 2026, nous continuerons à donner à ces sujets une attention spéciale.
