Ruptures forcées ou quand le milieu social dicte nos unions

Dieynaba Niabaly

Elle était jeune certes mais elle avait toujours su ce qu’elle voulait grâce à une maturité précoce. A 18 ans, elle s’engagea dans une relation amoureuse avec l’homme « de sa vie ». Dès le début de la relation, il n’était pas question de s’amuser, le projet était de fonder un foyer. Tout le monde était au courant de leur relation et dans leurs familles respectives, on les laissait construire cette union. On en était à « samm digante » (en langue wolof, préserver les bonnes relations), à assister aux célébrations et deuils de l’autre famille.

Puis quand elle souleva la question du mariage après 4 ans de relation, elle se heurta à un mur invisible jusqu’alors. D’une naïveté inégalée, elle s’attendait à ce que cela passe comme lettre à la poste. Quelle ne fût sa surprise quand ses parents s’opposèrent à l’union, avec des mots diplomatiques au début puis des arguments de plus en plus péremptoires face à son entêtement. Elle ne pouvait pas épouser un homme « casté »,  elle, « geer » (noble en wolof) de lignée si noble. Ses parents avaient laissé la relation se faire en espérant que ce ne serait qu’une « amourette » de jeunesse et qu’elle passerait à autre chose quand elle « grandirait ».

Choquée et ne sachant comment expliquer ce coup cruel qu’ils venaient de lui asséner, elle trouva pourtant la force et le courage de tenter de les convaincre. On lui servit toutes sortes d’arguments simplistes :

« Mais que sais-tu donc de l’amour ? Tu es trop jeune. »

« Ne te laisse pas duper par ces « je t’aime je t’aime » qui ne veulent rien dire en réalité. »

« On ne peut se marier avec n’importe qui, et juste sur la base de l’amour. Quand on se marie, on choisit de manière lucide son partenaire en ayant à l’esprit des critères prédéfinis »…

Elle n’en revenait pas. Elle ne voulait pas se marier avec n’importe qui mais avec l’homme qu’elle aimait et qu’elle avait appris à connaître au fil du temps. Elle le savait bon, digne, pieux, des « critères » importants à ses yeux. La  vérité est que ses parents balayaient ses critères à elle du revers de la main. Ce qui importait c’était leur critère subjectif et biaisé qui consistait en une seule chose : rejeter toute personne issue d’un milieu social différent du leur.

L’histoire entre elle et lui ne finit malheureusement pas comme dans les films. Meurtris, ils finirent malgré tout par capituler et rompre tout lien. Une partie d’eux-mêmes leur avait été arrachée et ils (sur)vivaient désormais, vidés de toute joie de vivre…

Nombre de jeunes Sénégalais partagent le sort de ces deux amoureux. On entend souvent parler de mariage forcé et beaucoup d’ONG nationales comme internationales dénoncent et luttent contre le phénomène. Leur travail est à saluer. Cependant, il y a une dimension du contrôle parental sur les choix matrimoniaux de leurs enfants qui n’est pas vraiment débattue et qui fait pourtant des ravages sous nos cieux.

Notre société justifie cette ingérence par le fait que les ainés, particulièrement les parents, ont un droit de regard absolu et immuable sur la vie et les choix de leurs enfants quel que soit leur âge.

Beaucoup de jeunes couples qui projettent de se marier sont contraints de rompre à cause de la pression des parents. Ces sommations de rupture peuvent être dues à diverses raisons telles que l’appartenance à différentes castes, différents groupes ethniques, différents milieux sociaux. Notre société justifie cette ingérence par le fait que les ainés, particulièrement les parents, ont un droit de regard absolu et immuable sur la vie et les choix de leurs enfants quel que soit leur âge. On sacralise ce droit pour en faire un pouvoir octroyé par Dieu et on va même jusqu’à maudire et prédire la déchéance de ceux qui oseraient se rebeller contre ce statu quo.

Beaucoup de jeunes femmes et hommes se marient par dépit car ils se trouvent entre le marteau et l’enclume : d’un côté ils ne peuvent se marier avec la personne de leur choix et de l’autre, il y a une pression sociale pour se marier à un certain âge. On pourrait donc s’interroger sur la possibilité que les ruptures forcées aient une grande part de responsabilité dans les nombreux cas de divorces constatés.

L’ethnie, la caste, le milieu social ne renseigne aucunement sur la personnalité d’un individu car les valeurs ne sont pas héréditaires. Il est donc honteux qu’on puisse se targuer d’avoir ce genre de pratique discriminatoire comme valeur.

Il est légitime pour un parent de vouloir veiller au bien-être de son enfant, de le protéger de tout écueil. Mais il y a des limites. Entre donner des conseils pour orienter les choix et imposer sa vision des choses au nom du droit d’aînesse, il y a tout un monde.

Que les parents laissent leurs enfants faire leurs propres choix et en assumer les conséquences. Qu’ils arrêtent d’opprimer leurs enfants sous prétexte de les protéger. Qu’ils arrêtent de juger les gens sur la base de considérations superficielles et infondées telles que l’appartenance à telle ou telle autre ethnie/caste. L’ethnie, la caste, le milieu social ne renseigne aucunement sur la personnalité d’un individu car les valeurs ne sont pas héréditaires. Il est donc honteux qu’on puisse se targuer d’avoir ce genre de pratique discriminatoire comme valeur.

Fort heureusement, ce n’est pas une valeur pour moi et ce n’en est pas une pour beaucoup de jeunes de ma génération et cela ne nous rend pas moins Africains ou moins Sénégalais. Il est plus que temps que nous abandonnions ces pratiques destructrices qui ne font que diviser davantage nos sociétés déjà fragiles. Tout ce qui est traditionnel n’est pas forcément une valeur. Sachons trier et choisir ce qui nous fera avancer.

Pour aller plus loin :

Sénégal : des amours et des castes, RFI

Au Sénégal, les castes correspondent aux catégories socio-professionnelles, Arte

Au Sénégal, l’amour toujours à l’épreuve des castes, France24

Photo : 36ng.com


Dieynaba Niabaly

Diplômée en relations internationales et études de genre du Minnesota State University, Mankato, Dieynaba Niabaly est membre de l’équipe permanente de WATHI. Elle est passionnée par l’éducation des jeunes, le développement rural et les questions de genre. 

2 Commentaires
  1. Bardon Séverine 3 mois Il y a

    Bonjour!
    Le webdoc “Amours Interdites” diffusé sur le site d’Arte consacre un épisode à un couple de Sénégalais confronté au problème des castes. Un court métrage documentaire, plein d’informations sur l’origine des castes et leur impact sur la société, et un beau projet photographique de Siaka S.Traore.
    http://amours.arte.tv/caste/khady-et-massamba

  2. Amina Ndiongue 3 mois Il y a

    Je suis restée avec un garçon pendant 10ans de ma vie avec un garçon que j’aime tjrs mais ma famille s’est interposé dans notre union soit disant que je suis plus noble que lui et cela à détruit ma vie je n’arrive plus à rester avec un homme car je suis tjrs amoureuse de cette personne
    Et la j’ai 32 ans et tjrs pas d’enfants biologique.
    Ces histoires se passe aussi en Mauritanie
    amina

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