Le franc CFA : examiner la question sous tous ses angles

Johanes Ibidjola AGBAHEY

La question du franc CFA suscite beaucoup de débats ces derniers jours. Sous l’impulsion de différentes organisations au nombre desquelles le Front Anti CFA et les Urgences Panafricanistes, diverses manifestations ont été organisées notamment le 7 Janvier 2017.  D’autres sont prévues pour le 11 février dans 25 pays aussi bien en Afrique, qu’en Europe, en Amérique et en Asie (http://bit.ly/2kKca23).

Sans objecter à la démarche qui vise à susciter le débat sur le sujet, la perception du franc CFA comme un instrument de néo-colonialisme et comme étant le mal premier des pays qui ont cette monnaie en partage est discutable. Il ne fait nul doute que la monnaie est un instrument de souveraineté. Ainsi, le choix de se priver « volontairement » de tout contrôle sur le taux de change monétaire susceptible d’influer sur le régime commercial du fait de l’arrimage du franc CFA à l’euro à travers une parité fixe est à première vue suicidaire comme l’indique l’économiste John Baffes (http://bit.ly/2lgtBoA).

Cependant, si le franc CFA n’est pas un arrangement optimal, il n’est pas le principal frein à l’émergence économique des pays concernés. Mieux, on est tenté de dire que cet arrangement en l’état n’est pas exploité de façon optimale.

Si le franc CFA n’est pas un arrangement optimal, il n’est pas le principal frein à l’émergence économique des pays concernés.

Dans son ouvrage « Politique monétaire et servitude volontaire » l’économiste et ancien ministre togolais Kako Nubukpo met clairement en évidence le fait que contrairement aux conventions liant les pays ayant en partage le franc CFA au Trésor français qui stipulent une couverture du taux d’émission à hauteur de 20%, en 2005 le franc CFA était couvert à hauteur de 110% (http://bit.ly/2kKwoc6). Ce taux indique l’existence de réserves de change excédentaires. Une telle situation n’est pas le fruit des décisions du Trésor Français mais bien celui des décisions des banques centrales et du comité des ministres des Finances des pays concernés.

Cette attitude est justement qualifiée par l’auteur de « servitude volontaire » d’une élite africaine qui impose à la population des mesures d’austérité à nulle autre pareille, alors qu’il y a des marges de manœuvre assez importantes qui ne sont pas exploitées.

Par ailleurs, le choix des deux banques centrales de maintenir des objectifs d’inflation très bas – en dessous de 2% comme dans la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine  (UEMOA) – est discutable. On sait que les économies de ces pays n’ont pas encore amorcé un véritable processus de développement et ont besoin de financer des investissements qui pour la plupart relèvent du domaine public. On est alors tenté de dire que les banques centrales mènent une politique d’austérité plutôt qu’une politique de croissance, contraignant les Etats à se rabattre sur les marchés financiers au taux d’emprunt usuraires.

On est alors tenté de dire que les banques centrales mènent une politique d’austérité plutôt qu’une politique de croissance

Par ailleurs, si les accords régissant le franc CFA sont désuets, pourquoi ne sont-ils pas renégociés ? En effet, le ministre français des Finances et des comptes publics Michel Sapin déclarait en prélude à la rencontre des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales le 9 Avril 2016 à Yaoundé ce qui suit :

«La zone franc CFA est une zone des Africains, pour les Africains. Toute décision sur son avenir appartient d’abord aux pays africains membres …  C’est la décision des pays africains qui s’impose et non celle de la France.  La France est entièrement ouverte à toutes les discussions …  (Les pays membres) peuvent donc demander à rediscuter les accords monétaires qui les lient à la France. Rien n’est figé ni tabou ».

Soit on est « à fond » dans la servitude volontaire, soit le franc CFA présente des atouts qui méritent qu’on le maintienne du moins pour le moment

Contrairement à la position officielle de la France sur le sujet qui est connue, celle des pays membres reste on ne peut plus floue. Suite à cette déclaration du ministre français, on a pu relever qu’aucun ministre ni aucun haut fonctionnaire des banques centrales n’a pris la balle au bond pour soulever une quelconque insuffisance des présents accords ou faire des propositions d’amendement. Le flou est total. Alors, soit on est « à fond » dans la servitude volontaire, soit le franc CFA présente des atouts qui méritent qu’on le maintienne du moins pour le moment.

Ayant déjà abordé la question de la servitude volontaire plus haut, il est judicieux de brosser un peu les avantages du franc CFA. En effet il serait injuste de ne regarder qu’une face de la pièce. La face nocive du CFA a été abordée au début de cet article. Mais l’autre face est que cette monnaie est un outil d’intégration. Sur le continent africain à l’heure actuelle, seule l’UEMOA peut se prévaloir d’être une entité monétaire et commerciale avec des outils harmonisés dans les huit pays qui la composent.

Sur le continent africain à l’heure actuelle, seule l’UEMOA peut se prévaloir d’être une entité monétaire et commerciale avec des outils harmonisés

Le panafricanisme ne saurait se réduire à de beaux discours non suivis d’actes concrets comme le dénonce Axelle Kabou  (http://bit.ly/2kI8kaf). Il faut des actes et en cela sur le continent, l’UEMOA est l’entité régionale la plus aboutie,  et ce en partie du fait de l’utilisation du franc CFA.

Il faut ensuite se poser la question de savoir si les politiques internes des pays membres sont de nature à promouvoir les échanges intra régionaux. Tirent-ils profit de la spécialisation économique des uns et des autres ? Cela est une autre question qui ne concerne pas que la monnaie. L’autre aspect est que l’arrimage à l’euro malgré ses effets nocifs assure une certaine stabilité et une capacité de prévision chère à tout investisseur, notamment en ces temps d’incertitude macroéconomique globale.

L’arrangement institutionnel autour du franc CFA assure également la disponibilité de devises, même en temps de crise. En outre, il garantit la « dépolitisation » du taux de change. Les régimes monétaires soumis à une influence politique nationale comme au Nigéria, en Angola ou au Zimbabwe peuvent induire des effets pervers. On se rappelle encore des épisodes d’hyperinflation au Zimbabwe ou au Zaïre (aujourd’hui République Démocratique du Congo) qui ont sérieusement mis à mal les économies de ces pays.

La monnaie reste un instrument de souveraineté et aller vers une monnaie qui est la propriété exclusive des pays membres est le souhait de tous

Notre avis est que le franc CFA n’est pas un arrangement optimal pour les pays qui en ont l’utilisation. Cependant, l’accent trop mis par les banques centrales sur le contrôle de l’inflation ne permet pas d’exploiter les options disponibles pour stimuler la croissance. Enfin, la monnaie reste un instrument de souveraineté et aller vers une monnaie qui est la propriété exclusive des pays membres est le souhait de tous. Cela suppose la convertibilité directe de la monnaie dans d’autres devises sans passer par le tuteurage de la France, la fermeture des comptes d’opération actuels auprès du Trésor Français et le retour des réserves dans le patrimoine des pays membres.

Mais cela devra se faire de façon ordonnée. Et en cela le franc CFA en l’état pourrait être vu comme une « chance », dans la mesure où il donne l’occasion de manipuler une monnaie déjà commune, pourvu que les banques centrales prennent le courage d’abandonner la parité fixe et choisissent d’arrimer le franc CFA à un panier de devises par exemple. Ainsi, elles devront effectivement jouer leur rôle de régulation monétaire au lieu de répercuter tout simplement les décisions de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Le franc CFA en l’état pourrait être vu comme une « chance », dans la mesure où il donne l’occasion de manipuler une monnaie déjà commune, pourvu que les banques centrales prennent le courage d’abandonner la parité fixe et choisissent d’arrimer le franc CFA à un panier de devises

Ceci devrait être le véritable test avant d’aller vers une monnaie nouvelle commune dans l’espace CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Mais comme l’a indiqué l’ancien ambassadeur de France au Ghana et en République Démocratique du Congo Pierre Jacquemot (http://bit.ly/2kNRsyd), peut-on réellement faire confiance aux dirigeants actuels pour un aboutissement heureux d’une telle politique ?

Les dirigeants actuels ont par le passé plutôt fait montre d’inconséquence chronique quant aux choix politiques, notamment au moment de la dernière dévaluation du franc CFA en 1994, où l’accompagnement nécessaire pour en faire un succès et stimuler la production locale a véritablement fait défaut.

Source photo : flashactu.info


Johanes Ibidjola AGBAHEY

Johanes Ibidjola AGBAHEY est agroéconomiste, spécialiste en modélisation économique et analyse des politiques économiques, commerciales et agricoles. Il est actuellement assistant de recherche à l’Université Humboldt de Berlin en Allemagne. 

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