La réforme du secteur de sécurité à l’ivoirienne, Ifri

Les auteurs

L’Ifri est, en France, le principal centre indépendant de recherche, d’information et de débat sur les grandes questions internationales. Créé en 1979 par Thierry de Montbrial, l’Ifri est une association reconnue d’utilité publique. Aline Leboeuf, l’auteur de ce rapport est chercheur à l’Ifri depuis 2003.

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Pourquoi avons-nous choisi ce document ?

La Côte d’Ivoire connait depuis quelques années des mutineries ponctuelles au sein de l’armée. L’année 2017 a débuté avec de nouvelles mutineries dans les villes de Man, de Korhogo, de Bouaké et d’Abidjan. Les militaires réclamaient au gouvernement le paiement d’une prime d’un montant de 12 millions de francs CFA pour chacun des 8 500 soldats concernés (http://rfi.my/2ksHuCY).

Ces troubles graves interpellent sur les problèmes de l’armée ivoirienne. Le pays a connu une longue période de crise institutionnelle et sécuritaire. Officiellement, cette crise électorale a pris fin en avril 2011. Depuis 2012, les nouvelles autorités ivoiriennes ont lancé une vaste réforme du secteur de la sécurité. Une stratégie nationale sur la sécurité a été élaborée comprenant 108 réformes prioritaires à mettre en œuvre sur une période de 10 ans.

WATHI a choisi d’attirer l’attention sur ce rapport parce qu’il révèle les difficultés de la mise en œuvre d’une réforme de la sécurité après une longue période d’instabilité en Côte d’Ivoire et qu’il donne des clés de compréhension des mutineries récurrentes des hommes en armes. Au-delà de la Côte d’Ivoire, ce rapport met en lumière les défis qui se posent dans nombre de pays africains dans le domaine de la formation de forces de défense et de sécurité cohérentes, disciplinées et au service de l’intérêt général.

Quelles leçons pour les pays de la zone WATHI ?

La situation des armées pose un problème en Afrique surtout après des périodes de crise politique. La notion « d’armée nationale » est difficilement appropriée dans ce cas de figure car les militaires et des jeunes hommes en armes hâtivement recrutés sans formation militaire jouent un rôle important aux côtés des acteurs politiques lorsque les crises politiques prennent la forme d’une confrontation armée.

La « professionnalisation » des armées et de toutes les institutions de sécurité dans les pays africains est indispensable pour la prévention des crises et des conflits armés. La réclamation de primes impayés en Côte d’Ivoire à l’origine des récentes mutineries ou les nombreux déboires de l’armée nigériane pendant des années face à Boko Haram du fait de l’utilisation de matériels défaillants et d’une corruption endémique interpellent sur la nécessité de conduire des réformes ambitieuses mais réalistes du secteur de la sécurité en prenant soin d’impliquer l’ensemble de la société dans la définition des grandes orientations. Tous les pays de la zone WATHI ont des leçons à tirer des progrès et des limites de l’expérience ivoirienne en cours.

Extraits choisis du document

Les extraits suivants proviennent des pages : 4-5, 7-10, 11, 13, 23-25, 32-34, 36-38, 42.

Introduction

Bien qu’il doive sa victoire militaire sur Laurent Gbagbo aux Forces nouvelles, forces qui dirigeaient le Nord de la Côte d’Ivoire depuis la crise de 2002, le président ivoirien Ouattara ne les a jamais totalement contrôlées. Il a hérité d’un secteur de sécurité composite, formé de ceux qui ont en partie soutenu Gbagbo et de ceux qui forment « une superposition de groupes autonomes faisant office d’armée et plus ou moins soumis à l’autorité de [celui qui est encore en 2011] Premier ministre et ministre de la Défense, Guillaume Soro ». Pour éviter mutineries et coups d’État, tout en assurant la sécurité du territoire ivoirien, encore victime de nombreuses attaques, le président Ouattara tente de reprendre le contrôle de son secteur de sécurité en le réformant, si possible « avec tact » et prudence. Il peut compter sur l’aide de l’ONU et de partenaires bilatéraux comme la France ou les États-Unis.

Au printemps 2014, lors de mon terrain à Abidjan, la réforme du secteur de sécurité (ou RSS : réforme de l’armée, de la police, de la gendarmerie et de la justice, ainsi que d’autres institutions moins centrales comme les douanes, les eaux et forêts et la sécurité civile) en Côte d’Ivoire semble stagner. On en impute la responsabilité aux élections d’octobre 2015, qui n’ont pas encore eu lieu. L’incertitude et les risques que ces élections représentent incitent alors à la prudence. Il ne faut donc pas toucher à ceux qui ont permis au président Ouattara de gagner au moment de la crise électorale en avril 2011 : les comzones (commandants de zone). Pourtant, dès l’été 2014, le plus visible de ces comzones, Wattao, est en partie écarté et envoyé en formation au Maroc.

Il faudra certainement attendre la fin du deuxième mandat pour le savoir : les comzones, même fragilisés, critiqués et en partie marginalisés, peuvent encore être jugés utiles à certains égards par le pouvoir ivoirien

Un an plus tard, c’est la justice ivoirienne qui s’en prend pour la première fois directement à plusieurs comzones. Au bout de son premier mandat, et parce qu’il est favori (il sera d’ailleurs élu au premier tour), le président Ouattara a su gagner une plus grande marge de manœuvre. Il peut faire en sorte que ses déclarations sur la lutte contre l’impunité ne restent pas lettre morte, même si cela déstabilise son propre camp. Ces frémissements annoncent-ils la mise en œuvre d’une véritable réforme du secteur de sécurité, notamment suite à la réélection du président Ouattara ? Le vote des lois de programmation de défense et de sécurité en janvier 2016 semble l’indiquer. Toutefois, il faudra certainement attendre la fin du deuxième mandat pour le savoir : les comzones, même fragilisés, critiqués et en partie marginalisés, peuvent encore être jugés utiles à certains égards par le pouvoir ivoirien.

Aux marges d’Abidjan, à l’Ouest et à l’Est, plusieurs incursions ont tenté depuis 2011 de déstabiliser le pays, sans succès. En attendant que la coopération transfrontalière visant à mettre fin au système de conflits régionaux fonctionne véritablement, les comzones contribuent à contrôler les frontières. Surtout, la « galaxie » comzone est très hétérogène. Même si les principales « stars » du système comzones sont écartées, de « jeunes (héritiers des) comzones », moins connus et non poursuivis pour des crimes de guerre restent disposés à les remplacer et à poursuivre leur œuvre, y compris en contrôlant certains pans de l’économie informelle ivoirienne. Toutefois, leur marge de manœuvre reste plus réduite que celle de leurs aînés.

Les progrès de la RSS formelle, officielle

Si la crise électorale est officiellement finie depuis avril 2011, les problèmes d’insécurité en Côte d’Ivoire ne se sont toujours pas résolus, avec toujours des incursions militaires. Le gouvernement décide de mettre en place un « groupe de travail sur la RSS » (GT-RSS) et le DDR en avril 2012. C’est le début véritable de la RSS. Cette évolution est à la fois une réponse à la situation sécuritaire mais aussi à la pression onusienne. En effet, dès juillet 2011, la résolution 2000 du Conseil de sécurité des Nations unies donnait à la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire le mandat d’accompagner les efforts ivoiriens visant à mettre en œuvre une véritable réforme du secteur de sécurité. Cette insistance sur la RSS est réitérée en avril 2012 (Résolution 2045) et en juillet 2012 (Résolution 2062), qui soulignent les progrès réalisés tout en invitant Abidjan à aller plus loin sur ce chemin.

De ces doubles impératifs (sécuritaire et pression onusienne), résultent des efforts réels pour mettre en place une RSS, voulue et dirigée par le président lui-même, qui devient d’ailleurs ministre de la Défense. Il s’agit d’une RSS très top-down, mise en œuvre par un conseil politique créé uniquement dans ce dessein, le Conseil national de sécurité (CNS). Produite par un État ivoirien qui n’est pas « failli » malgré ses divisions, le processus, comme la plupart des RSS, émerge comme un produit avant tout administratif et bureaucratique. Il passe par la création et la réforme des institutions, le renforcement des capacités (équipement et formation), la mise en place de cadres/stratégies/politiques/documents, la nomination de responsables et un grand effort de communication.

Ce processus est à la fois top-down et bureaucratique, ce qui est une constante des processus financés par des États ou des organisations internationales (OI). Pour le comprendre, il est important de revenir aux deux éléments qui ont été et restent essentiels à la mise en place de la RSS : le CNS (et son secrétariat) et la « Stratégie nationale de RSS », complétée en 2015 par la « Stratégie nationale de sécurité ». Ensuite, on pourra analyser le contenu des réformes, parfois surprenant, de la communication aux capacités en passant par l’insistance sur la sécurité humaine et le genre.

Deux outils clefs : le Conseil national de sécurité et les stratégies nationales (de RSS et de sécurité)

La RSS passe d’abord par la création des institutions qui vont l’incarner et la mettre en œuvre. Un premier groupe de travail sur la RSS est mis en place par le président ivoirien le 6 avril 2012. Il prend en compte un séminaire RSS/DDR qui s’est tenu à Grand-Bassam les 21-23 septembre 2011. Ce dernier avait permis de construire un consensus sur le besoin de lancer une RSS et de repenser le DDR, bloqué. Il s’appuie aussi sur les travaux du Groupe de Travail Restructuration et Refondation de l’Armée (GTRRA) entre 2007 et 2010.

Puis, le 8 août 2012 le décret n° 2012-786 établit un nouveau type de Conseil national de sécurité (CNS). Dirigé par le président, il ressemble au Office for National Security sierra-léonais et au National Security Council américain. Instrument de contrôle civil du secteur de sécurité, il mêle donc décideurs politiques et hauts responsables des administrations, civils et militaires. Il permet une meilleure coopération et coordination, et une meilleure mise en œuvre des décisions présidentielles. Il donne surtout à voir la priorité soudainement dévolue aux questions de sécurité, qu’on entend traiter dans un cadre officiel et clairement défini, au moins en théorie. Le CNS est ainsi à la fois l’instrument et le garant d’un « engagement politique permanent » (au niveau présidentiel et ministériel) et d’une « appropriation nationale » de la RSS par les institutions du secteur de la sécurité et les autorités locales, de haut en bas mais aussi de bas en haut.

Le CNS est ainsi à la fois l’instrument et le garant d’un « engagement politique permanent » (au niveau présidentiel et ministériel) et d’une « appropriation nationale » de la RSS par les institutions du secteur de la sécurité et les autorités locales, de haut en bas mais aussi de bas en haut

Le CNS a pour mission de coordonner les questions de sécurité (y compris les actions des différents ministères impliqués), de définir les orientations stratégiques en matière de RSS et d’assurer la mise en œuvre des différentes stratégies gouvernementales dans ce domaine. Il doit également « renseigner, […] informer et […] conseiller » le président et surtout « prévenir et […] gérer les actions et les situations [portant] atteinte aux intérêts vitaux du pays13 ». Le CNS adopte une conception large de la sécurité, la « sécurité humaine » et se voit donc chargé non seulement de questions de sécurité classiques mais aussi des questions environnementales (pollution), des questions économiques ou de la santé (article 3 du décret) ce qui, on le verra, a des conséquences sur la RSS, qui adopte le même grand-angle.

La Stratégie nationale de la RSS détermine 108 réformes de priorités différentes, urgentes (à réaliser dans les 6 mois), de court terme (à réaliser dans les 12 mois), de moyen terme (dans les 5 ans) et de long terme (dans les 10 ans). Ainsi, le secrétariat du CNS vérifie que la Stratégie nationale de RSS est bien appliquée, grâce notamment à une méthode de « suivi-évaluation » des 108 réformes. Ces 108 réformes et leur évaluation sont mises en œuvre par le secrétariat du CNS en s’appuyant sur des « points focaux » dans chaque institution impliquée, ce qui va permettre d’irriguer la RSS au sein de tout l’appareil d’État ivoirien, avec parfois des résultats surprenants.

Au 23 janvier 2015, au niveau des réformes de court terme (avec un an de retard), seules 17 % ont été réalisées, 66 % sont en cours et 17 % n’ont pas commencé, ce qui donne un taux d’avancement pondéré de 54 %. Les réformes accusent donc un certain retard, mais témoignent aussi d’un effort réel pour les mettre en œuvre

Les 108 réformes ont véritablement commencé en 2013. Deux ans plus tard, soit au 10 décembre 2014 (avec donc un an et demi de retard), sur 32 réformes urgentes, 19 ont été réalisées (59 %), le reste étant en cours, avec une moyenne de progression de 93 % du programme urgent de la stratégie nationale. Au 23 janvier 2015, au niveau des réformes de court terme (avec un an de retard), seules 17 % ont été réalisées, 66 % sont en cours et 17 % n’ont pas commencé, ce qui donne un taux d’avancement pondéré de 54 %. Les réformes accusent donc un certain retard, mais témoignent aussi d’un effort réel pour les mettre en œuvre qui prouve que la stratégie nationale a eu un effet sur le réel et n’est pas restée lettre morte. Si l’on regarde d’un peu plus près le type de réformes concernées, on se rend compte que beaucoup portent sur des pratiques bureaucratiques (créations de documents, stratégies, lois ; communication ; création d’institutions ou nomination de personnes, etc.,).

La « Stratégie nationale de RSS », puis celle « de sécurité », sert ainsi de levier pour l’action publique dans des secteurs très variés, au nom de la RSS. Véritable liste à la Prévert par endroit, elle a toutefois le grand mérite de légitimer un certain nombre de décisions, qui sont prises et mises en œuvre, grâce au travail du secrétariat du CNS, relayé par ses points focaux dans les différentes administrations. Cette mise en œuvre est d’autant plus aisée que la majorité des réformes portent sur des éléments traditionnels de la politique publique et de l’action d’une administration : créer de nouvelles institutions, produire des textes (lois, politiques publiques, stratégies) et renforcer les capacités (équipements ici surtout).

La plupart des administrations comprennent vite où sont leurs intérêts et cherchent à bénéficier de ce que les réformes peuvent leur apporter (notamment en termes d’équipements, de formations ou de nouveaux pouvoirs)

Certes, les administrations peuvent hésiter à se saisir initialement des réformes, parce qu’elles y voient un véritable « choc », comme me l’explique un responsable de la police ivoirienne. Selon lui, les policiers ont pris très mal cette idée de réforme, au commencement. Toutefois, la plupart des administrations comprennent vite où sont leurs intérêts et cherchent à bénéficier de ce que les réformes peuvent leur apporter (notamment en termes d’équipements, de formations ou de nouveaux pouvoirs).

Loin des réformes, le secteur de sécurité réel

La réforme du secteur de sécurité a un effet réel mais inégal sur le secteur de sécurité, qui lui échappe en partie. En effet, bien que selon la Stratégie nationale de RSS, la RSS soit conçue comme contribuant à la réconciliation nationale en rétablissant « la confiance entre tous les acteurs », cette confiance s’avère très difficile à construire, avec un secteur de sécurité qui reste dans les faits très divisé et des problèmes de corruption et d’impunité qui persistent, malgré les réformes.

Un secteur de sécurité divisé

Le secteur de sécurité reste divisé essentiellement à trois niveaux. Premièrement, les différentes forces le composant comme les FRCI, la police et la gendarmerie ne bénéficient pas toutes du même niveau de confiance de la part du pouvoir politique, qui conserve parfois une grande prudence, voire une méfiance à leur égard. Deuxièmement, les FRCI elles-mêmes sont avant tout une force « sociale », agrégeant des unités très disparates. Troisièmement, le problème des comzones s’améliore en partie mais reste un élément de blocage possible.

Pour comprendre la division du secteur de sécurité, il est utile, selon un conseiller français à Abidjan, de visualiser ce secteur comme un oignon. Le centre est constitué par le président et les institutions de sécurité qui sont centrales et sur lesquelles il s’appuie (Groupe de sécurité du président de la République – GSPR –, forces spéciales et Centre de Coordination des Décisions Opérationnelles – CCDO – surtout). Autour de ce premier cercle il y a d’autres cercles, juxtaposés et non organisés, dont le contenu et la proximité vis-à-vis du centre varient selon les personnes que l’on interroge et la période considérée.

Pour comprendre la division du secteur de sécurité, il est utile, selon un conseiller français à Abidjan, de visualiser ce secteur comme un oignon. Le centre est constitué par le président et les institutions de sécurité qui sont centrales et sur lesquelles il s’appuie

Avant la fin du DDR en 2015, existait sans conteste un deuxième cercle, informel, où l’on retrouvait les comzones et les associés, ces combattants qui n’avaient pas réintégré l’armée et n’étaient pas encore passés au filtre du DDR et les bataillons de sécurisation. La persistance de ce cercle est aujourd’hui sujette à débat (sauf pour les BS). Un troisième cercle pouvait représenter les forces « impartiales », ONUCI et forces françaises, qui assuraient la stabilité de la Côte d’Ivoire en dernier ressort, mais qui n’avaient pas pour mandat d’obéir au pouvoir ivoirien.

Aujourd’hui l’ONUCI est déjà moins présente et son mandat risque de bientôt se terminer. La France restera présente mais avec un très petit contingent n’ayant pas vocation à intervenir en Côte d’Ivoire. Enfin un dernier cercle représentait les forces auxquelles le président ne faisait pas confiance suite à son arrivée au pouvoir en 2011, gendarmerie, police et anciennes FANCI. Toutefois ce cercle lui-même évolue, dès lors que la police par exemple semble avoir pleinement regagné la confiance de l’exécutif et que la gendarmerie commence à regagner cette confiance. Seules les FRCI issues de l’ancien régime restent en partie à l’écart, même si la RSS vise à réformer ce corps social.

FRCI versus police et gendarmerie

Fondamentalement, l’un des problèmes de la RSS ivoirienne provient du dilemme de sécurité qu’il sous-entend. En 2011, le pouvoir ivoirien ne fait pas confiance à la police et à la gendarmerie, qui sont accusées de complicité avec le pouvoir Gbagbo, d’être responsables d’une partie des violences causées par ce camp depuis 2000 (notamment le massacre de Yopougon), d’avoir tardé à rallier le camp du président Ouattara pendant la crise électorale et d’avoir, pour certains d’entre eux, participé ou soutenu les attaques ponctuelles depuis 2011. À côté de la police et de la gendarmerie, les FRCI, surtout celles composées d’anciens FAFN ou faisant partie des corps spéciaux comme les forces spéciales, pouvaient être vues comme une force imparfaite mais fiable (d’autant qu’elles étaient contrôlées en partie par les comzones).

Dans ces conditions, la relation entre police/gendarmerie et la partie la plus fiable des FRCI s’est faite forcément au détriment des deux premières, surtout au sortir de la crise électorale. Pour un de nos interlocuteurs de l’ONUCI en 2014, les forces de police et de gendarmerie n’ont « aucun pouvoir, aucun matériel, [une partie des] FRCI se taillent la part du lion. Et [elles] n’ont aucun intérêt à ce que la police et la gendarmerie retrouve leur superbe ». Un gendarme ivoirien travaillant dans un des cabinets gouvernementaux nous explique ce problème de confiance en soulignant le légalisme des gendarmes et la difficulté du processus d’intégration :

Un gendarme ivoirien travaillant dans un des cabinets gouvernementaux nous explique ce problème de confiance en soulignant le légalisme des gendarmes et la difficulté du processus d’intégration

« Les gendarmes, certains se sont battus pour Gbagbo car il était au pouvoir. Ils sont là pour la République pas pour les hommes. Quand la rébellion est arrivée, ils se sont sentis obligés de défendre la République. […] “Pour la Patrie et pour la Loi”, le slogan de la gendarmerie. […] Nous les chefs on a un devoir d’intégration à faire. […] Le problème c’est la mise en confiance. On doit mettre les hommes en confiance. […] Le gouvernement dans sa globalité [suscite] la confiance. Mais les cicatrices restent. Cela fait juste trois ans. […] On pense que si on réarme [la police et la gendarmerie] il y a aura un coup. Les plus extrémistes sont partis en exil. Ils ne sont pas revenus. »

La gendarmerie a aussi la particularité de ne pas avoir été divisée en deux comme l’armée parce qu’elle n’a pas intégré d’anciens rebelles (cf. infra), comme le dit un responsable de la gendarmerie que j’interroge : « La gendarmerie pendant la crise a vacillé mais est restée stable. Elle a plié mais ne s’est pas écroulée. Il n’y a pas deux corps. Elle est restée homogène. Le gouvernement a très confiance en la gendarmerie car elle est l’auxiliaire de la justice et a pour mission de soutenir les institutions. C’est ce que disent les textes. »

Les ex-comzones : une garantie ou une menace ?

Les comzones sont les combattants ayant occupé des positions de responsabilité au sein des FAFN (forces armées des Forces nouvelles) et contrôlé des zones du Nord de la Côte d’Ivoire de façon officielle à partir de 2006. Héritiers de la crise depuis 2002, voire 1999, les comzones se sont imposés comme des acteurs clés de la sécurité ivoirienne, notamment parce qu’ils ont permis la chute de Gbagbo et la fin de la crise électorale au profit du président Ouattara. Ils ont certes accepté le redéploiement de l’administration dans leurs zones du Nord, ce qui n’allait pas de soi, mais sans perdre complètement le contrôle de ces zones. Ils constituent une véritable hiérarchie parallèle au sein des FRCI. Pendant le premier mandat du président Ouattara, les comzones ont permis au pouvoir de « tenir » les FRCI, même si ce rôle est aujourd’hui moins évident et sa portée est débattue.

Les comzones ne sont certes plus aussi visibles, ni peut-être même aussi puissants qu’avant. Toutefois, ils échappent complètement aux réformes du secrétariat du CNS. Pour un analyste français, ils sont des sortes de « sparadraps » sur les mains de Ouattara, ils collent, ils sont encombrants, Ouattara ne peut pas s’en débarrasser et il leur est redevable. Pour le chercheur allemand Martin Johr, les comzones n’ont fait que renforcer leur pouvoir depuis la fin de la crise électorale, tandis qu’au contraire pour un de nos relecteurs, ils sont en fait « finis ». Utiles (bien qu’affaiblis), ils posent aussi de plus en plus problème à tous les acteurs qui tentent de réformer ce secteur. Ce sont ces ambivalences des comzones, dont la place exacte dans le secteur de sécurité est aujourd’hui très débattue, que nous aimerions présenter ici.

Pour un analyste français, ils sont des sortes de « sparadraps » sur les mains de Ouattara, ils collent, ils sont encombrants, Ouattara ne peut pas s’en débarrasser et il leur est redevable

Les comzones ont été utiles au pouvoir dès lors qu’ils tenaient et tiennent encore en partie les FRCI et les forces de sécurité « spéciales », qui sont toutes commandées en second ou directement par des comzones. Pour contrôler une unité susceptible de poser problème, il peut sembler pertinent de mettre un comzone à sa tête. Par exemple, suite à la mutinerie de novembre 2014 qui a eu lieu surtout à Bouaké, et afin de contrôler le 3e bataillon de l’infanterie de Bouaké, Hervé Touré, alias Vetcho, en a été nommé le chef de corps.

Toutefois, cette « solution » est de moins en moins évidente car le même Hervé Touré s’est vu très critiqué par le bataillon au point qu’il n’oserait plus se rendre à Bouaké. Pour l’un de nos interlocuteurs, les comzones sont tous très critiqués par les soldats des FRCI parce qu’ils se sont enrichis sur le dos de leurs hommes, se sont embourgeoisés et ne sont plus légitimes auprès de la troupe. Toutefois, ce jugement est certainement à modérer dès lors que derrière la « galaxie » comzone existent en fait beaucoup d’acteurs différents dont certains sont restés des meneurs d’hommes avant d’être des businessmen.

La marginalisation en cours de certains comzones permettra-t-elle d’éviter que la lutte pour la présidence prévue pour 2020 (et l’après-Ouattara) passe par un rapprochement avec des comzones ?

Preuve de leur présumée influence, les comzones seraient courtisés par certains hommes politiques ivoiriens qui y verraient des soutiens nécessaires dans leur lutte pour prendre ou conserver le pouvoir, ou qui tenteraient d’écarter ceux qui leur sont le moins favorables. Certains comzones sont ainsi présentés comme étant plus proches de Guillaume Soro parce qu’il a dirigé les Forces nouvelles, ou du président Ouattara. La marginalisation en cours de certains comzones permettra-t-elle d’éviter que la lutte pour la présidence prévue pour 2020 (et l’après-Ouattara) passe par un rapprochement avec des comzones ?

Rappelons qu’en Sierra Leone, quelques années après la fin de la guerre, les hommes politiques continuaient à mobiliser d’anciens combattants pourtant officiellement réinsérés au sein de leurs « milices politiques » qui s’affrontaient ponctuellement avant les élections. D’anciens petits chefs des différents groupes armés servaient alors d’intermédiaires pour le recrutement. Ces violences électorales n’ont toutefois pas eu de conséquences sur les élections elles-mêmes ou alors très marginalement. Elles rappellent toutefois le danger que posent les anciens « entrepreneurs de guerre » dans tout jeu démocratique.

Mais bien qu’ils soient ainsi un enjeu de pouvoir, ou peut-être parce qu’ils en sont un, les comzones sont aussi considérés, de plus en plus, comme un problème à régler. Comme le disait déjà le ministre délégué à la Défense en septembre 2011, suite à des affrontements entre deux groupes de FRCI obéissant à deux comzones différents : « Nous insistons sur le fait qu’il n’est plus possible de travailler avec tel ou tel commandant de zone. C’est fini.  » Quatre ans plus tard, la position des comzones, toujours centrale au secteur de sécurité, semble commencer à se fragiliser.

Lorsque le président français François Hollande rend visite au président Ouattara le 17 juillet 2014, ils discutent du problème des comzones et notamment des exactions de Wattao, qui rackette les chefs d’entreprises français à Abidjan.

Lorsque le président français François Hollande rend visite au président Ouattara le 17 juillet 2014, ils discutent du problème des comzones et notamment des exactions de Wattao, qui rackette les chefs d’entreprises français à Abidjan. Également exaspéré par des échanges de tirs entre des hommes proches de Wattao et la police à la sortie d’une grande surface d’Abidjan, Alassane Ouattara aurait alors décidé de régler ce problème, notamment en écartant Wattao.

Mettre de côté les comzones n’est pas facile, comme le montre le cas de Wattao. Lorsque le commandement de la zone sud d’Abidjan lui est retiré en juillet 2014, cela se passe très mal, car certains de ses hommes de la garde républicaine ont, semble-t-il, essayé, en vain, d’empêcher la passation de pouvoir. Par ailleurs, un décret du chef de l’État fixe la rotation, tous les six mois, des ex-chefs de guerre comme chef des opérations du CCDO, ce qui explique que Wattao, après deux ans au CCDO, doive passer le relais. Wattao est ainsi écarté du CCDO et envoyé en formation au Maroc.

Un de ses proches, Daouda Koné, est aussi écarté du CCDO et envoyé au Nord-Ouest. La presse ivoirienne bruisse de nombreuses rumeurs d’affrontements entre comzones soucieux de s’accaparer les trafics de Wattao, qu’ils se soient déjà affrontés par le passé comme Wattao attaquant Koné Zakaria, ou pas. Wattao aurait un mode de vie bien trop « bling-bling », refuserait de respecter la hiérarchie, et continuerait à racketter des entreprises étrangères dans « sa » zone d’Abidjan sud, dont le commandement lui a été retiré ; il aurait aussi une façon très particulière – trop violente – de prendre le contrôle du juteux secteur des transports.

Ces tensions expliquent en partie la décision de l’écarter d’Abidjan, et il est envoyé en formation au Maroc, tout en restant le co-responsable de la garde républicaine. Il est cependant remplacé par des comzones plus jeunes et moins exposés (Commandant Inza Fofana, dit Grumman et Lieutenant Tuo Souleymane), et son exil temporaire ne signifie donc pas la condamnation des comzones, mais juste l’affaiblissement relatif d’un comzone jugé trop puissant et trop critiqué et qui cumule les fonctions militaires. Wattao revient officiellement à Abidjan le 25 juin 2015, avec un diplôme d’État-major marocain. Il est alors toujours officiellement le commandant en second de la garde républicaine et semble s’être fait plus discret.

Corruption et impunité

Outre le problème des divisions au sein du secteur de sécurité, la RSS peine aussi à résoudre la poursuite de la corruption et l’existence d’une « véritable culture de l’impunité » des forces de sécurité, qui est ancienne et date de la présidence du général Gueï. On note des progrès réels en termes de lutte contre l’insécurité – même si les problèmes des « microbes », ces jeunes voyous qui s’en prennent à la population, et des coupeurs de route, ne sont toujours pas réglés  – grâce au déploiement des forces de sécurité et des efforts précis dans le domaine de la discipline et de la déontologie. À Abidjan, en avril-mai 2014, il ne subsistait plus de check-points ou barrages légaux en tant que tel. Mais ce n’était pas le cas ailleurs, en province, comme en témoignaient plusieurs personnes que j’ai interrogées, bien que personne ne semblait d’accord sur le nombre exact de ces barrages.

Outre le problème des divisions au sein du secteur de sécurité, la RSS peine aussi à résoudre la poursuite de la corruption et l’existence d’une « véritable culture de l’impunité » des forces de sécurité

Dans le discours officiel, le nombre de barrages se réduit, la corruption des forces de l’ordre aussi. Mais à deux reprises j’ai été le témoin de cette corruption des corps habillés. Une fois de retour de nuit en voiture, un policier nous arrête et demande un pourboire « pour les travailleurs » (c’est le 1er mai). L’ami qui conduit lui donne 500 FCFA et il nous laisse partir. Une autre fois un policier empêche mon chauffeur de se garer pour me déposer devant l’université en disant que c’est interdit. Il me fait descendre mais j’observe que le chauffeur donne 1 000 FCFA, après quoi il repart, libre.

Les expressions citées par mes interlocuteurs pour exprimer le besoin d’être aidé des corps habillés qui gardent le barrage (ou la « barrière ») sont les mêmes : « On peut avoir le café ? » ou « Ah patron je n’ai pas eu le café ce matin.  » L’importance du racket aux postes frontières reste préoccupante selon le groupe d’experts sur la Côte d’Ivoire, sans même compter les postes de contrôle illégaux près de la frontière. Ils ont aussi observé un nombre très conséquent de postes de contrôle légaux et illégaux dans l’Est, le Nord et le Sud en février 2015 : 140 au lieu des 33 officiellement autorisés par le gouvernement.

Ils ont aussi observé un nombre très conséquent de postes de contrôle légaux et illégaux dans l’Est, le Nord et le Sud en février 2015 : 140 au lieu des 33 officiellement autorisés par le gouvernement

Plus grave, un réel régime d’impunité couvre les actions des FRCI. Pourtant, les élites du secteur de sécurité comme le chef d’État-major général Soumaïla Bakayoko ou le ministre délégué de la Défense Koffi Koffi, ont à plusieurs reprises insisté sur l’importance d’un changement de comportement, notamment grâce à des chartes d’éthique ou des codes de déontologie pour l’armée et la police. Comme me le dit un observateur, « personne ne se conforme à la loi. » Pour un conseiller français « le 1er problème de sécurité, c’est le comportement des forces de sécurité ». Pour un responsable de l’ONUCI : « il n’est pas rare que les FRCI tabassent la population en toute impunité. [Surtout] il n’est pas rare qu’ils commettent des crimes plus graves ». Le commandement de l’armée par la hiérarchie militaire pose problème et selon un responsable des Nations unies, l’État-major ivoirien ne contrôle pas le comportement des militaires ivoiriens et n’est généralement pas au courant des problèmes qu’ils posent.

L’influence internationale est aussi forte : on note beaucoup de conseillers français insérés dans les administrations ivoiriennes (une dizaine de conseillers : CNS, présidence, ministère de la Défense, trois armées, police, école de gendarmerie, dont certains sont directement payés par la Côte d’Ivoire)

La RSS est une réforme ivoirienne qui tire parti des rivalités entre bailleurs. Comme on l’a vu, la RSS bénéficie d’un fort leadership national, à la fois grâce à l’implication du président Ouattara et du CNS, mais aussi grâce aux efforts du S-CNS pour coopter le plus possible d’acteurs locaux ou de la société civile et des médias. Toutefois l’influence internationale est aussi forte : on note beaucoup de conseillers français insérés dans les administrations ivoiriennes (une dizaine de conseillers : CNS, présidence, ministère de la Défense, trois armées, police, école de gendarmerie, dont certains sont directement payés par la Côte d’Ivoire). Les Américains sont aussi présents (un conseiller au CNS, un autre au ministère de l’Intérieur, un projet important avec la police).

L’ONUCI a un rôle central dans la RSS. L’Union européenne, le Japon et le PNUD sont aussi des bailleurs importants. Toutefois, malgré ces contributions extérieures, quand le gouvernement ivoirien décide d’investir, il est capable de le faire. Ainsi 76 % du processus DDR est payé par le gouvernement ivoirien selon un de mes interlocuteurs de l’ONUCI en 2013 (puis les bailleurs ont davantage confiance dans le processus et y contribuent plus, selon un conseiller de l’ADDR). Les achats d’armements sont aussi financés intégralement par la Côte d’Ivoire, souvent parce que les bailleurs de fonds rechignent à payer des armes.

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